&&        Le secret de Berthe Troadec       &&

 

 

 

Par Roland Mornet

 

Sur la place de Nantes, en cette année 1930, trois accueillantes maisons se partageaient l'essentiel de l'industrie du bien-être du marin à terre….ainsi pourrait-on dire. Contrairement aux établissements de ses consœurs, Madame Solange, du « Brick » et Madame Florida, de « la Poupée qui tousse », le commerce de Berthe Troadec renommé « Au doux mouillage » ne se situait pas sur le quai de la Fosse, il était établi à près de deux encablures du port, non loin de la place du Sanitat.

 

Nonobstant l'éloignement, les marins que 'on sait pourtant assez peu portés à la marche et même avares de leurs pas à terre,  avaient une préférence marquée pour la maison de Madame Berthe. Ce, au grand dam et même au dépit des autres tenancières

 

Cette attirance de la gent maritime pouvait étonner plus encore. La maîtresse des lieux, à l'instar d'un capitaine de navire, ayant instauré dans sa maison des règles strictes, discipline à laquelle, généralement, les marins à terre étaient particulièrement rétifs.

 

Ainsi, la vulgarité s'arrêtait â la porte de l'établissement.  Les inconvenances langagières et les gestes osés envers les hôtesses n'étaient pas admis. Les employées même de la maison, qu'elles soient serveuses montantes ou pas n'assurant alors que le service à table, devaient aussi respecter un langage châtié et de bonnes manières...

 

D'ailleurs, on n’entrait pas comme cela au service de Madame Berthe, les impétrantes étant généralement cooptées par les anciennes : comme dans l'administration,  on faisait généralement carrière « Au Doux Mouillage ».

 

Mais comment ces gens de mer, hommes rudes, que l’on dit enclins à l’insubordination, frustes, incultes et même dépravés pouvaient-ils accepter ces contraintes ? Eh bien, tout simplement, chez Madame Berthe, ces hommes-là se sentaient considérés et même aimés, oui,  c'est cela, aimés.

 

Ils étaient en quelque sorte chez eux « Au doux mouillage », la clientèle y était presque exclusivement maritime. Pas que les « terriens » n'y soient pas admis mais leur venue n'était pas encouragée, de la sorte  bien peu de ces derniers s'y égaraient.

 

Plus par souci de gêne réciproque et de discrétion que par Un distinguo de société de classe,  capitaines et officiers ne côtoyaient pas les locataires du poste avant. Les occupants de la dunette étaient reçus au Salon Vert attenant, disposant d'une discrète entrée.

 

Tout cela, l'organisation, l'ordre, le respect, faisait subodorer en la tenancière des lieux une personnalité pas ordinaire et quelque peu mystérieuse. De fait, it y avait en Berthe Troadec un je ne sais quoi, une aura, que seul son gracieux physique ne saurait expliquer.

 

C'était, certes, une grande et belle femme aux formes sculpturales, au corsage bien étarqué, d'un orgueilleux maintien - ayant du guindant et de la croisure disaient les marins -, â la mise soignée où la coquetterie n'était pas absente. Bien que son âge ait été indéfini, elle abordait certainement, dans sa plénitude de femme l'accore du demi-siècle.

 

A cette agréable complexion s'ajoutait un regard pénétrant, inquisiteur, tempéré toutefois par un reflet de douceur, parfois d'une lueur de joie, plus rarement obombré de tristesse. Tout cela lui conférant un magnétisme indéfinissable. Contribuant, et certainement pas dans une moindre part, à son aura, était le secret de sa naissance et de sa jeunesse.

 

Berthe Troadec avait toujours su éluder habilement les questions relatives à ces sujets et pour dissuader les importuns, elle avait coutume de dire plaisamment « Ma vie a son secret, mon âme a son mystère ».

 

Sous la dunette des navires et dans les postes d'équipage circulaient à son sujet les suppositions les plus insolites, les plus étranges, les plus extravagantes d'autant qu'il avait été établi que Troadec n'était pas son véritable patronyme, lequel, était toutefois ignoré.

 

Curieusement, tous la croyaient de haute extraction. Et, pour ne citer que quelques hypothèses de l'esprit, d'aucuns la voyaient issue d'une vieille noblesse désargentée ou fille de diplomate de haut niveau - d'ambassadeur peut-être -. d'amiral, de capitaine au long cours péri en mer ; d'autres l'imaginaient la résultante des relations ancillaires d'un hobereau et d'une servante ou encore, issue des amours coupables de quelque comtesse et d'un ecclésiastique de haut rang...

 

De par ses manières, ses connaissances, le précieux de son langage, il paraissait incontestable que Madame Berthe ait eu une éducation soignée. Reprenant parfois une de ses employées dans son service, elle précisait : « On fait comme cela dans les maisons bourgeoises »...

 

Comment était-elle venue à embrasser une telle profession ? Suite à quelques vicissitudes de l'existence ? D'une amère déception amoureuse ? Peut-être. Nul ne le savait.

 

Avait-elle « personnellement » exercé le métier, participé à des amours tarifés 7 Chose troublante, certains conseils donnés à ses serveuses montantes faisaient pressentir une connaissance particulière des pratiques amoureuses.

 

Un marin prétendait l'avoir vu opérer « Chez Mado », à Brest, où elle aurait répondu alors au prénom de Marie-Jannick.

 

Toutefois, cette assertion était sujette à caution sachant que l'individu, propagateur de ces dires, avait été suite à son inconduite expédié manu militari du Doux Mouillage par Madame Berthe elle-même.

 

En ces rarissimes circonstances, notre tenancière faisait preuve d'un étonnant savoir-faire assorti d'une force peu commune chez une femme, l'atticisme des propos laissait place alors à un langage à faire rougir un honnête homme.

 

Rarissimes, oui, soulignons-le, ces extrémités, car le plus souvent quand la situation dégénérait suite à quelques fauteurs de troubles, Berthe se mettait au piano qui se trouvait là.

 

Selon de vieux marins, quelque peu mélomanes, elle en jouait merveilleusement, et dès l'entame de la partition, le charme opérait : les désordres cessaient, les perturbateurs devenaient comme tétanisés, amuïs. Les notes avaient agi â la manière d'un dictame...

 

En hiver, une belle flambée dans l'âtre de la cheminée avait aussi un bienheureux effet. Ce chaud décor, cette lénifiante atmosphère, rappelait la douceur d'un foyer. Certains des habitués, même au terme d'un long embarquement s'y attardaient, sans doute peu pressés do retrouver une épouse acariâtre.

 

Une étonnante et bien curieuse rumeur persistante, insistante, venue d'où, on ne savait, circulait dans les milieux maritimes.

 

Madame Berthe aurait été bonne sœur dans une autre vie et quitté les ordres, appelée, en quelque sorte, par une autre vocation !

 

Qu'elle eut été nonne paraissait bien impensable ! Cette croyance d'apostasie était des plus improbables, même abracadabrante et pouvait être considérée comme une légende car ne résistant pas à l'analyse.

 

De tels antécédents auraient entrainé un rejet ou, tout au moins, une profonde indifférence, vis-à-vis de la religion Or, Berthe Troadec affichait une grande piété, se montrant assidue aux offices dominicaux à l'église proche, mettant cependant quelque ostentation à sa pratique.

 

Elle se présentait toujours très en retard, vêtue de ses plus beaux atours, accompagnée de ses collaboratrices les plus fidèles et les plus accortes, Priscilla et Ninon, aussi tout dessus.

 

C'est d'un pas mesuré, comme nonchalamment, que ces curieuses paroissiennes remontaient toute la nef, leur banc réservé se situant au plus près du chœur.

 

Elles faisaient ainsi sensation et il se produisait alors un certain mouvement dans l'assistance, surtout dans les travées des dames patronnesses : un enchaînement coordonné de rotations de bustes, accompagné d'airs courroucés, de quelques murmures et d'exclamations mezza-voce : « Encore cette Berthe Troadec et ses filles de petite vertu ».

 

Ces manifestations de réprobation étaient vite interrompues par la fière et hautaine attitude de la patronne du « Doux Mouillage ». Dans l'instant, ces femmes bien pensantes baissaient le regard.

 

Il advint, une certaine fois, que l'arrivée des prêtresses de Vénus coïncidât avec le sermon du célébrant, un prêtre âgé stigmatisant ex cathedra la conduite de ses ouailles, vitupérant sur le pèche de chair, la fornication, la dépravation, l’adultère...

 

Interrompant son prêche, le vieil ecclésiastique, bégayant, rougissant. eut beaucoup de mal à poursuivre sa prédication...Néanmoins, le vieux curé entretenait des rapports amicaux avec sa sulfureuse fidèle, d'autant que « la pécheresse » se montrait des plus généreuses pour les œuvres de la paroisse, et non seulement  s'acquittait chaque année d'un très substantiel denier du culte.

 

Au vu d'une telle prodigalité, le frère capucin, économe du diocèse, tout ébaudi, se risquait a un mauvais jeu de mots et, en s'esclaffant, faisait tressauter son impressionnante bedaine.

 

Ces libéralités pouvaient laisser à penser que « Au Doux Mouillage » était une œuvre philanthropique.

 

Nenni ! C'était bien d'un commerce dont il s'agissait : malgré une empathie certaine pour ses clients les marins, Berthe Troadec, digne fille d'Eve, avait le sens des affaires. Et puis, il lui fallait subvenir aux besoins et aux salaires de sa douzaine d'employées, assurer le gîte et le couvert de sa particulière clientèle.

 

De par ses longues conversations avec ses pensionnaires, Berthe Troadec était dépositaire de bien des secrets de bord, ayant connaissance des rivalités et des inimitiés des uns et des autres, s'attirant et même suscitant ces confidences, dont on savait qu'elles ne seraient, en aucun cas divulguées.

 

De même, au contact des gens de mer, Berthe avait acquis une parfaite connaissance du langage marin dont elle appréciait l'âpre saveur. De la sorte, elle s'exprimait parfois à la manière d'un vieux maitre d'équipage blanchi sous le harnois... à l'amusement et l'admiration de son auditoire.

 

Le ton devenait plus grave à l'annonce de l'inquiétant retard d'un navire dont des membres de l'équipage étaient des habitués. « A-t-on des nouvelles du large » s'enquérait Madame Berthe ? Tel un leitmotiv, elle réitérait son questionnement plusieurs fois dans la journée.

 

Mais parfois, des nouvelles du large, point, et le navire attendu n'était pas revu. Les hommes qui le montaient ne franchiraient jamais, plus jamais, le seuil du « Doux Mouillage », où, quelque temps, une chape de tristesse s'étendait.

 

Nombreux étaient ceux qui s'interrogeaient : Berthe avait-elle quelque amant et en l'occurrence quel était son homme de cœur ? Cependant, les observateurs les plus attentifs n'avaient pu déceler un amour caché ni même une préférence marquée pour l'un ou pour l'autre.

 

Berthe paraissait une parfaite vestale et, dans la gent masculine n'avait que des amis. A l'amusante expression de l'un d'eux : « Elle avait l'amour de l'amitié ».

 

Presque brutalement, la belle ordonnance régnant «Au doux mouillage » fut interrompue par la maîtresse des lieux elle-même. Si Berthe Troadec conservait une équanimité d'humeur à l'égard de sa clientèle, elle devint insupportable avec « ses Nies ». Tout était sujet à récriminations et tracasseries regrattières : elle voyait du désordre partout et prétendait-elle « Au doux mouillage » était devenu une pétaudière, un véritable capharnaüm..

 

Dans le microcosme, les filles déconcertées, affolées, s'interrogeaient : Qu'arrivait-il à Madame Berthe ? Souffrait-elle de quelque grave maladie ? Elle maigrissait et ses yeux cernés trahissaient des nuits sans sommeil. Cependant, aucun médecin n'avait été mandé. Il est vrai qu'elle n'avait aucune confiance en ces « hâtes la mort », ainsi appelait-elle les disciples d'Esculape.

 

Priscilla, la plus perspicace, avait, depuis un certain temps, constaté l'attente fébrile du facteur. Ce dernier était morigéné d'importance quand il se présentait avec du retard. Madame Berthe craignait-elle la résurgence de quelque ténébreuse affaire ?

 

Un matin, bousculant quelque peu le préposé médusé, rejetant les autres missives, empoignant une enveloppe dont on eut le temps de distinguer un en-tête officiel, elle s'en fut vivement dans ses appartements, intimant de ne pas la déranger. On ne la revit plus de la journée.

 

Le lendemain, alors qu'à l'ordinaire Madame Berthe était la première, dès potron-minet, descendue dans son établissement, ce matin-là, Nerno. Subodorant une situation pas ordinaire, les employées de Madame Berthe, désemparées, virevoltaient à la manière d'une volière apeurée. Ne sachant quelle attitude adopter, après réflexion et avoir un moment tergiversé, la fidèle Prisci!la décida de transgresser les recommandations de sa patronne. Toute la troupe, inquiète et tremblante, la suivit dans l'escalier.

 

On la trouva adossée, toute droite sur son fauteuil, comme à l'accoutumée mais manifestement, elle avait cessé de vivre. Son bras gauche pendait et sa main retenait une lettre, celle reçue la veille...

 

Madame Berthe paraissait sourire, son regard bien que figé pour l'éternité resplendissait, exprimant comme une félicité... une béatitude, oui, c'est cela, de la béatitude...De sa main crispée par la raideur post mortem on eut beaucoup de mal à s'emparer de la lettre..,

 

Toutes les filles se précipitèrent derrière l'épaule de Priscilla. C'était une dépêche ministérielle, plus précisément émanant de l'amiral, ministre de la Manne et ainsi libellée : « Madame, j'ai l'honneur de vous faire connaitre que sur ma proposition, vous venez d'obtenir la croix dans l'ordre du Mérite Maritime. Une note manuscrite, manifestement du ministre lui-même, était ajoutée : Madame Berthe, je me permets de vous appeler ainsi, ayant dans un lointain passé,  fréquenté assidument votre établissement J'en garde une douce souvenance teintée de nostalgie. Je puis donc attester de vos éminents services à la cause maritime et plus particulièrement au bien-être des marins. J'ose le dire, il n'est pas, Madame Berthe, de Mérite Maritime plus mérité que le vôtre.

 

A la date de votre convenance que vous voudrez bien me communiquer, je souhaiterais épingler, personnellement, sur votre poitrine cette prestigieuse décoration, chez vous, chez nous... « Au Doux Mouillage ».

 

Dans l'attente. A vous de tout coeur

 

La signature était illisible

 

Ainsi, c'était donc cela la cause de la grande nervosité, de cette humeur atrabilaire de Berthe Troadec : le besoin d'une reconnaissance officielle, l'attente de la récompense. Cependant, à l'annonce de la bonne nouvelle tant espérée, la joie l'avait submergée, l'émotion avait été trop forte, son cœur n'avait pas résisté.

 

Quant au secret de la naissance et de la jeunesse do Berthe Troadec, eh bien chers lecteurs, jamais nous nous le saurons, pour vous comme pour moi, cela restera un mystère...

 

                                                               à propos de l'auteur   Roland Mornet

 

https://ecrivainsvendee.wordpress.com/les-auteurs/les-auteurs-de-m-a-n/roland-mornet/

 

Nous l’avons rencontré au congrès des Sables d’Olonne en 2017, et dans le quartier de la Chaume où il est né, on ne le présente plus ! Dès l'âge de 14 ans, il fait ses premières armes à la pêche embarqué comme mousse sur un thonier des Sables d’Olonne. Breveté lieutenant de pêche à 19 ans, patron de pêche à 23 ans, capitaine de pêche à 25 ans, il  fera l’essentiel de sa carrière, sur les navires de recherches océanographiques comme second-capitaine ou capitaine, un embarquement au commerce comme second-capitaine sur un cargo malgache, retour à la navigation sur les navires de recherches comme capitaine à I’ISTPM qui par sa fusion avec le CNEXO,  devient IFREMER. Sac à terre en 1997, après 37 années de navigation dont 24 de commandement. Passionné d’histoire en général et d’histoire maritime en particulier, il devient à sa retraite  « rat d’archives »…...et conteur !.