&&                                    Causerie de Noël                                  &&

 

 

Par René Moniot-Beaumont

 

Chères lectrices, cher lecteur,

 

Je suis né dans un grand port de la Méditerranée. J’ai passé plusieurs mois dans un chantier où une armée de charpentiers m’a façonné, il faut vous dire que je suis de bois. Mon lancement s’est fait très discrètement, un navire en bois n’étant plus à la mode, seuls mes frères en acier avaient la côte. Pour cette raison, mon premier voyage en mer s’est résumé à la traversée d’une darse pour me retrouver à quai le long de la grande place du centre-ville de ma naissance. Je n’avais même pas porté de pavillon pour cette courte croisière. L’armateur qui avait imaginé que je ferais du cabotage c’est vite rendu compte qu’il faisait fausse route avec un tel petit navire. Il m’avait vendu sur cale à un homme dont le métier demeurait la table qu’autre chose. J’étais devenu un restaurant flottant, le décor ne manquait pas d’ancres, de filets, de cartes marines dites anciennes dont le titre flairait ancien, mais l’édition n’avait pas plus d’une année. Tout cela attirait le chaland et ses amis qui voulaient réjouir leurs papilles avec un beau poisson pêché il y a peu, et ruisselant de l’eau du port, aspergé par le poissonnier voisin, ça faisait plus frais.

 

Moi, qui rêvais de voyages à ma naissance, j’étais collé à un quai pour touristes, l’ambiance à bord restait proportionnelle au vin consommé, certain soir ça chantait sous mes lumières multicolores.

 

Un conte de Noël : J’étais le petit navire qui n’avait jamais navigué.

 

Voilà des années que je ne décollais de mon quai seulement tous les cinq ans pour un rafraîchissement de ma coque qui servait de parc à moules, de pouponnière à poissons et de restaurant pour crabes verts à l’appétit féroce. Depuis vingt ans je m’étais fondu dans le paysage, de nombreuses cartes postales me montrent sous toutes les couleurs les plus vacancières possibles. Vous pouvez me voir, avec dans un coin les armes de la ville, et en surimpression le début d’une chanson qu’un marin en marinière et pompon rouge entonne :

 

Il était un petit navire, (bis)

Qui n’avait ja-ja-jamais navigué (bis) Ohé ! Ohé !

Il partit pour un long  voyage, (bis)

Sur la mer Mé- Mé ranée, (bis) Ohé ! Ohé !

 

 

 

 

Curieusement, la chanson se limitait à ces deux tercets. Mon âme de petit navire négligé avait vite compris qu’il aurait été très inconvenant de poursuivre la chanson où les strophes entamaient une litanie sur une famine à bord, elle pouvait s’atténuer en mangeant le plus jeune marin. Évidemment la suite n’aurait pas été adaptée à l’image du restaurant flottant. Ce dernier se composait d’une grande salle sur le pont et d’une autre dans le faux-pont, la cuisine était située sous le gaillard d’avant.

 

À ma naissance je devais être gréé comme une goélette, cela n’avait jamais réalisé et deux bouts de bois supportait un calicot : Restaurant : Au petit navire !

 

Les années passèrent, je regardais les grands voiliers, mes grands frères, appareiller, j’avais une grande admiration pour ces nouveaux navires que nous appelions paquebots. Ils n’avaient plus de voiles, mais leur majesté glissait sur les flots.

 

Un soir, dans le faux-pont, une douzaine de convives se réunirent pour festoyer. Il y avait là des femmes et autant d’hommes. Au bout de quelques minutes, je compris qu’il s’agissait d’un capitaine d’un des paquebots que j’avais entrevu dans l’après-midi accompagné d’amis. Un moment, une des convives, jeune dame blonde, apostropha en roucoulant celui qui devait être le commandant : « Vous avez beaucoup voyagé, Commandant, vous devez connaître toute la terre ! », il lui a susurré, d’un petit air satisfait à rendre jaloux Pic de la Mirandole : « Oh ! Mon Dieu, Madame, si je ne connaissais que ça ! ».

 

Puis, elle insista pour savoir comment on pouvait aller de Marseille au Japon ?

 

- « Pour aller de Marseille au Japon ?... Vous voudriez savoir ? ... mais rien n’est plus simple. Vous êtes sur la passerelle du navire regardez ! Au départ on pousse le navire pour sortir du port. Les remorqueurs tirent bien un peu, mais on le pousse aussi... avec les machines, bien entendu – Tribord et Bâbord, en avant doucement - ... de cette façon ça va mieux.

 

Tout de même, ça prend un certain temps, parce que les navires, aujourd’hui, atteignent des longueurs démesurées. Le mien 175 mètres, pas mal quand même. On ne pourra guère dépasser les 200 mètres, pour pouvoir passer le canal de Suez sans raboter quelques zigzags, et il y aura aussi les coudes des rivières, à Saïgon et à Shanghai ».

 

Moi, petit navire n’ayant jamais parcouru plus d’un mille à deux milles pour traverser le port du chantier à mon quai, je buvais ses paroles et je me voyais passer le Horn.

 

Mais revenons à la suite des dires du Commandant, la belle blonde buvait ses propos, à mon avis elle se voyait en costume traditionnel chinois en mousseline de soie florale, - Pour en revenir à notre manœuvre, étant donné que cela restait assez long pour sortir tout le navire de sa place à quai, on en profite pour remuer un peu le gouvernail : « À gauche 10 ... à droite 20 », ça le dérouille. Sorti du port nous mettons les machines en « Avant toute ! vitesse maximum », allure de route.

 

 Il n’y a plus qu’à se tourner vers l’officier de quart et lui dire : «Monsieur, donnez la route pour Yokohama ».

 

J’écoutais ceci avec délectation, et malgré ma coque couverte de bestioles marines et mon bordé vieillissant, je me voyais fendre les flots du détroit de Malacca pour me retrouver en Mer de Chine.

 

Un jour, des gens sont venus, ont déménagé tout mon mobilier, je demeurais une coque vide. Le calicot au titre poétique : Il était un petit navire, fut roulé et jeté sur un tas d’immondices. Le 5 décembre, une espèce de barcasse se prenant pour un remorqueur fumant et puant est venue me chercher pour me conduire dans un marigot de fin de marée plein de détritus flottants. Je retrouvais là de vieux squelettes tenus pour quelque temps encore par leur quille, écorchés par la pourriture, et les mauvais vents. Elles radotaient encore, se rappelant de leur fière étrave coupant les vagues et leurs œuvres vives laissant un sillage aux merveilleuses ondulations souvent bleues, quelquefois vertes, la nuit remplies de scintillements, la Voie lactée sur mer. Quand elles ont vu mon sinistre convoi arriver le même jour de la Saint-Nicolas, elles n’ont pas compris, Saint Nicolas, le saint patron des marins. Mon calvaire maritime commençait. Fini les belles histoires des marins se restaurant dans mon entrepont, finit le doux ressac issu des navires longeant mon bord, j’adorai cela, j’avais l’impression d’être dorloté à l’onde marine. J’allais pourrir, ensuite mourir et disparaître dans cette horrible mare huileuse.

 

Un jour, j’aperçus une personne qui s’approchait de moi. Elle écartait la barrière des folles plantes maritimes en écrasant les vieilles boîtes de conserve venue s’échouer dans cette vasière putride. J’avais bien remarqué quelqu’un qui m’avait observé avec une paire de jumelles ! Il apparaissait comme un homme d’une quarantaine d’années, barbu et bien campé dans ses bottes. La marée basse, permettait de m’approcher et de contourner ma carcasse, l’homme caressa furtivement mon couple, j’avais vieilli et il a bien longtemps que ma vieille coque ne frémissait plus à cette caresse dans cet enfer de fers rouillés, de pourritures, de rebus de matériel de la civilisation. Pourtant, mon visiteur fit trois fois le tour de ma sépulture maritime. Puis, il partit ...

 

Je me retrouvais de nouveau seul, mon chagrin devenait immense, je pensais : « Tu viens d’avoir ta dernière visite avant le grand naufrage, ton joli nom Il était un petit navire va disparaître à jamais de la mémoire du port. » Je ne pouvais même pas pleurer, quelle tristesse sans fin.

 

Noël passa ! Je regrettais ma crèche construite pas des marins, un véritable travail de matelot à la voile que l’on plaçait sur le pont à côté de la coupée. Je me souvenais de sa bénédiction par l’aumônier des marins. Ensuite, quelques jours après nous avions le réveillon du Jour de l’An. De l’apéritif à l’aube, les histoires de mer, les chants de nos équipages cap-horniers, long-courriers, marins d’État, pêcheurs de toutes les mers, s’entrechoquaient comme les verres. Inutile de vous raconter le lavage des ponts les jours suivants.

 

Le temps de ma beauté, de ma jeunesse avait disparu. ... Inutile de regretter ces jours bénis, c’est la vie ! dit-on avec un certain cynisme.

 

Un mois après, je revis mon visiteur accompagné d’une femme et d’un homme de mer, ce dernier ne pouvait pas cacher sa qualité, le véritable cliché du loup de mer.

 

Par coefficient dépassant 110, celui des grandes marées, je flotte. Cela ne durait pas très longtemps, l’eau envahissait ma pauvre cale, mais je flottais ! Ce jour-là, le marin descendit avec marteau et un gros paquet de chiffons pour servir de batardeau et essayer de ralentir l’envahissement de l’eau qui commençait à recouvrir le dessus de la quille.

 

Au même moment, un petit remorqueur de chantier s’approcha, une remorque fut capelée sur mon gaillard, elle se tendit et voilà, à ma grande surprise que je quittai ce cimetière qui aurait dû voir ma dégradation lente, mais sûre. Je ne savais pas quoi penser.

 

Nous traversâmes un bassin, pauvre convoi que les fiers navires n’arrêtaient pas de critiquer « voici l’ancêtre qui passe ... regardez ce déchet flottant ». J’avais honte de mon état, moi qui, il y a fort longtemps, apparaissais, si fier de ma courbure longitudinale presque féminine. Bientôt nous rentrâmes dans un bassin de radoub. L’eau se retira, des morceaux de bois me maintinrent sur la ligne de tins (série de bois sur laquelle repose la quille d’un navire dans une forme de radoub ou dans un dock flottant). Mon horizon s’était bouché, je reposais au fond entouré de murailles, le tout isolé de la mer par une porte étanche immense mais de l’eau s’infiltrait bruyamment pourtant je restais au sec, elle disparaissait et je ne pouvais pas l’expliquer.

 

Les quelques ouvriers qui m’avaient accueilli disparurent et je me retrouvais seul au fond du trou, la nuit arriva !

 

Des questions m’assaillaient :

 

- Pourquoi ?

 

- Je n’avais pas revu le trio humain qui m’avait sorti de l’enfer, d’où sortait-il ?

 

Je m’endormis, pas comme les hommes bordés dans leur lit douillet, mais caressé par des filets d’air qui prenaient un malin plaisir à faire le tour de ce qui était considéré comme une épave.

 

Le lendemain matin, vers les six heures, des bruits venant de toutes parts me réveillèrent et je fus envahi par une meute de gens casqué et habillés de combinaison de travail. Au-dessus de moi des grues commençaient à descendre du matériel, des planches, je pressentais un ravalement complet de mon ancienne parure de bois. Pourquoi ?

 

Pendant un bon mois, ça : décapait, arrachait, sciait, perçait, clouait, vissait, ponçait, peignait, roulait, aménageait, tout cela dans un concert de sons dont je ne pouvais déterminer l’origine, tout ceci s’accordant avec des ordres, des cris, et autres jurons. Bruits ambiants, mélangés avec le brouhaha habituel, j’étais au milieu d’un orchestre lors d’un concert de bruits de chantier naval. Il faut dire que dans la cale voisine, un cargo en réparation était beaucoup plus bruyant que moi.

 

De jour en jour, je m’embellissais. Le bordé de chêne assemblé et finement dessiné semblait apparaître comme le chef-d’œuvre signé d’un ébéniste de renom tel André-Charles Boulle tellement la simplicité de sa courbe présageait un déplacement des plus conséquent dans les flots.

 

Un jour, les vannes de la porte furent ouvertes et l’eau commença à envahir la cale. Au bout d’une petite heure, je flottais et je sortais des entrailles du radoub pour revoir la surface terrestre. En peu de temps, je fus conduit le long d’un quai où une grande grue évoluait. En une journée, mes deux mâts furent plantés dans mon pont et ajustés sur ma quille. Je fus gréé en goélette !

 

Au bout d’un bon mois le long du quai, je vis tout ce qui l’encombrait partir dans les recoins du chantier que je ne pouvais pas connaître. Une tente fut installée, le quai balayé, des plantes vertes et fleurs décoraient les lieux. À bord, l’équipage embarqué depuis peu, briquait les cuivres, nettoyait le pont, rangeait le matériel. J’avais retrouvé mon nom : Il était un petit navire, mais pas de pavillon tricolore. J’avais entendu un homme, bien de sa personne, certainement le capitaine, parler d’acte de francisation, il avait été signé et il serait apporté lors d’un grand jour que tout le monde à bord dénommait baptême. Je ne savais pas ce que cela représentait, moi, petit navire transformé en ponton restaurant sorti de son chantier de construction depuis de nombreuses années.

 

 

 

Un grand jour arriva ! Des voitures très belles déversaient des dames  fort bien habillées, des hommes en costume, des officiers de marine, des officiels, un prêtre, et il y avait même une chorale de marins. Tout le monde s’aligna sur le quai, un matelot apporta une bouteille. L’homme qui m’avait sauvé de la déchéance éternelle entama un discours où se mêlaient navigation à voile, architecture, marine, croisière, poésie, littérature, etc. Le prêtre me bénit ! Soudain, le matelot à la bouteille donna cette dernière presque débouchée à une belle dame dénommée marraine, le bouchon partit dans un bruit sec et un liquide pétillant arrosa ma coque. Mes nouveaux amis bateaux m’avaient dit qu’une bouteille serait fracassée sur mon plat-bord, j’avais été sauvé du choc traditionnel, mais incongru sur ma nouvelle et belle peau de bois. Le pavillon tricolore fut frappé à la poupe. Des chants de marins furent modulés au gré des nombreux petits verres de l’apéritif.

 

Maintenant, j’existais comme un vrai navire ! Quel bonheur ! J’en tremblais de toutes mes membrures !

 

Quelques jours plus tard, l’équipage au complet, les passagers embarqués, approvisionnement terminé, le pilote monta à bord. Les amarres furent larguées. Je sortis du port grâce à ce nouvel engin dont j’avais été équipé appelé moteur pour me déplacer dans les ports, je passai les jetées, un léger tangage se fit sentir. Pour la première fois, après ma longue existence pontonnière, les premiers embruns arrosèrent mes superstructures.

 

                   J’étais libre, les mers du Sud si souvent rêvées pointaient au-delà de l’horizon au bout de ma proue, « Tant crie-t’on Noël qu’il vient », disait le poète médiéval François Villon. 

 

 

 

&&                                    Causerie - Juin 2020   -    L'après Confinement                                  &&

 

Chère lectrice, cher lecteur,

 

Pendant l’emprisonnement, non le confinement doré sur mon ponton terrestre, j’ai relevé la phrase suivante d’Alphonse de Lamartine : « La vie est ton navire et non pas ta demeure ! ».

 

 Si ma vie est mon navire, j’en suis de facto le capitaine qui se doit de maintenir le cap pour assurer un voyage sans trop de désagréments pour l’équipage familial. Mon navire battant pavillon français, il appartient à la flotte de la France. Je reste aux ordres de l’amiral pour réussir la mission au service de mon pays, et comme pacha je n’oublie pas que la bonne marche du navire est sous ma responsabilité et inutile de se « planquer » derrière le temps pour régler des problèmes et ne pas agir pour le bien de tous à bord. Je sais que mon bâtiment, comme on dit dans la Royale, n’est pas ma demeure, je ne le commanderai que le temps d’une vie et qu’ensuite il passera à un autre pour assurer la pérennité de la destinée.

 

Pourtant nous en avons reçu des ordres et des contre-ordres par les hautes autorités de notre pays qui avaient déclaré : « Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible et malfaisant ». N’était-il pas plus important d’agir dans l’urgence avec les moyens du bord ?

 

Nous pouvons comprendre l’extrême surprise devant une situation exceptionnelle. Les marins, les pilotes d’avion, tous ceux qui sont confrontés dans leur existence à des risques savent bien qu’il est inutile de tergiverser et qu’il faut réagir dans l’urgence avec ce dont nous disposons. Vous imaginez un capitaine, face à une tempête exceptionnelle, qui réunirait en commissions, les principaux de l’équipage pour trouver la meilleure manière de manœuvrer. Un temps perdu qui peut vous mener rapidement à faire votre trou dans l’eau. Sa place demeure à la passerelle et non pas à courir dans les coursives. Les instructions doivent être claires et rapides !

 

 

En revanche, nous ne pouvons que constater l’impréparation d’une telle pandémie. En pensant au malheureux Titanic, nous savons que les moyens de sauvetage étaient insuffisants, mais ils étaient réglementaires et puis le paquebot était réputé insubmersible ! En France, nous nous voyons toujours les meilleurs, voir le « nous vaincrons puisque nous sommes les plus forts ! » du Président du Conseil Paul Raynaud – 10 septembre 1939 -. Depuis trois mois, nous en avons entendu des termes minimisant la situation. Il aurait été si simple de dire aux Français la vérité et d’éviter de se cacher derrière un manche d’aviron (expression de manœuvrier inconnue à ce jour) pour se les emmêler ensuite comme des pinceaux  comme on dit à terre.

 

 

Imaginez que vous veniez d’embarquer sur une baleinière pour rejoindre votre navire et voilà que pour la manœuvrer l’homme de barre donne des ordres contradictoires aux matelots : prenez votre temps en patience avant de rallier votre bord ! À la passerelle d’un cargo, que penseriez-vous du maître après Dieu qui mettrait l’aiguille du chadburn (transmetteur d’ordres) en Avant Toute, et la machine répondrait en Arrière Toute par erreur ? Il n’y aurait pas assez d’injures à la capitaine Haddock pour qualifier cela !

Je ne peux que me représenter les conséquences économiques à venir pour tous les secteurs de la mer : commerce, pêche, construction navale, croisière, économie portuaire, etc., sans parler de la lente disparition des générations de marins amorcée depuis quelques dizaines d’années. Je vais me répéter : « Il est temps que notre pays regarde vers le large pour redécouvrir son territoire maritime, le deuxième au monde, et cela commence par découvrir le royaume de Neptune dans la moindre de nos écoles ».

 

 

Enfin, en soulignant la formule qui a fait la joie des sphères médiatique et politique, « les gestes barrières ! », cent fois par jour rabâchée, il est vrai, « on n’est pas ben malin ! ». J’ai hâte de connaître les conclusions de tout ceci afin de savoir si nous avons été vraiment menés en bateau par quelques-uns ! En 2012, les premières causeries écrites à l’encre salée s’appelaient courriels de la mer. Pour amorcer ce bavardage écrit, le style épistolaire adapté à la transmission par internet me semblait favorable. Il est quand même difficile d’entreprendre un bavardage écrit et familier sur de nombreuses années et ce dialogue espéré, qui existe à petite échelle, s’est transformé en long monologue au fil du temps. Après cette sorte d’introduction : Voici que l’APRÈS s’annonce ! Lundi 11 mai 2020 : nous voici dé-confinés ! Pas tout à fait !

 

Avant l’assaut du truc et quelques tours d’hélice supplémentaires du virus, j’avais voulu vous parler d’une adjonction à ma série de causeries.

 

De nos jours tout va très vite et nous ne supportons plus d’attendre. En naviguant, nous devions nous plier aux « caprices » météorologiques et à la configuration des côtes pour aller de ports en ports. Les points astronomiques balisaient nos routes. Le temps n’en finissait pas d’allonger nos embarquements. Actuellement je suis persuadé que nous étions heureux et que nous ne le savions pas. Les tours du monde à la Slocum, nous passionnaient. À chaque moment, nous pouvions apprécier le pittoresque de notre planète salée. Réaliser le tour de la sphère salée sans escale, sans rencontrer ni voir le monde, nous ne le pensions même pas. J’ai lu quelque part « qu’une teinte uniformément grise s’étend sur tout l’univers et les civilisations, en devenant égales, se revêtiront d’une monotonie navrante ».

 

 

La terre s’est transformée en une immense avenue cosmopolite où les mœurs s’éteignent les unes après les autres et les âmes particulières commencent à se fonder en une seule. La nostalgie d’un temps où nous avions le temps me gagne. J’ai envie de retrouver sous la plume de mes auteurs préférés, les saveurs, les couleurs, la chaleur et même la misère, des ambiances humaines d’antan. Après ces trois fois vingt-cinq ans débordant d’activités, il me semble nécessaire de trouver des périodes salutaires pour relire ce que j’apprécie comme les chefs-d’œuvre de ma littérature.

 

Pour écrire une de mes dernières causeries, j’avais relevé cette phrase « Relire, c’est lire ses mémoires sans se donner la peine de les écrire » d’Émile Faguet et j’ajoutais : « Une façon de se dédouaner de ce monument des Mémoires …. d’Outre-Tombe. »

 

Je me souviens de ma jeunesse où je m’abandonnais à mes lectures et laissais chaque écrivain m’influencer à travers son histoire. Je subissais cela avec délices. Je fréquentais des lieux fabuleux et des personnages comme Jim Hawkins dans la fabuleuse aventure de l’Île au Trésor de JL Stevenson ; Robinson Crusoé et son compagnon Vendredi n’ont jamais su que je les accompagnais, en lisant Daniel Defoe. Il m’était impossible de me soustraire à l’emprise de tous ces romans influencés par les vents de l’aventure, il me semble que j’en ressens encore aujourd’hui les effets. Dans une correspondance, Goethe s’exclamait en arrivant à Rome : « Nun bin ich endlich geboren ! ». Je ne connais aucunement sa belle langue, mais heureusement la traduction accompagnait cette phrase : « Enfin, je suis né ! » …. Le critique littéraire qui le citait, ajoutait qu’il avait pris conscience de lui-même, pour la première fois : « qu’il lui semblait exister ». La fascination de mes lectures devenait bien la preuve de leur influence dans le choix qui accompagna une partie de ma vie à sillonner les flots !

 

Combien de livres ai-je lus ? Il me reste souvent un mot, une phrase que j’ai notée dans un de mes nombreux carnets, puis cette note est restée oubliée et aujourd’hui j’ai envie de la retrouver dans le texte. Certains écrivains ont horreur de lire leurs confrères de peur d’y perdre leur personnalité. Ce n’est pas mon cas. Tous mes amis de l’écrit ont vraiment forgé mon caractère où l’aventure et la littérature ont eu leur place. Revenir vers ces chers livres ne serait-ce pas relire sa propre histoire ?

 

Je me suis nourri d’Homère, Rabelais, Eugène Sue, … de Conrad, de Peisson, de Vercel et bien d’autres encore. J’ai essayé d’œuvrer, comme le dit Montaigne, qui se comparaît aux abeilles qui : « pillottent de ça de là les fleurs », mais en font après le miel « qui, est tout leur ! ».

 

Je ne vous cache pas qu’Émile Faguet va m’inspirer une véritable méthode pour pratiquer l’art de la relecture. Il lui arrivait d’approcher de nouveau un auteur tellement clair comme La Fontaine et d’y trouver des passages qu’il n’avait point compris comme ils devaient l’être. Il lui semblait les entendre pour la première fois. Inutile de tomber dans le remords de n’avoir pas capté la limpidité du texte dès sa première lecture, ou de se réjouir de ces nouvelles découvertes.

 

 

Un conseil, évitons les abus de la relecture. L’académicien Pierre-Paul Royer-Collard (1763/1845) a dit : « À mon âge, on ne lit plus ; on relit. »

 

Il est possible que je me rende compte de ce que j’ai perdu, mais aussi concevable de découvrir une foule de choses que je n’avais même pas entrevues hier.  Comment vais-je mesurer mon émotion sentimentale vis-à-vis de mon émotion artistique ? Émile FAGUET ajoute : « Quel que soit l’auteur qu’on relit, si l’on sent plus, si l’on sent moins, si l’on comprend plus, si l’on comprend mieux, même si l’on comprend moins ; ce sont en partie les événements mêmes de votre vie qui en sont la cause, et que par conséquent, relire, c’est revivre ». Je me propose de revisiter mes lectures d’autrefois, celles que je considère comme les chefs-d’œuvre de la littérature maritime.

 

 

 

Je me dois de revenir sur le terme maritime. Mon grand ami JeuMeu, auteur du Dictionnaire de l’argot-Baille, me menace de la peau de bouc (cahier de punition des marins) si je continue à employer le terme « maritime » après littérature. Maritime est plus approprié à ce qui est proche, en bordure de mer. En revanche le terme « marine » est plus exact, il exprime la provenance comme : air marin, brise marine, dieux marins. Ne voulant pas être confiné dans La prison maritime qui n’a de prison que le titre, de notre ami Michel Mohrt, je change d’amure pour vous parler dorénavant de LITTÉRATURE MARINE.

 

Le chef-d’œuvre devient un présent qui s’est éternisé, il est le summum de l’expression d’un écrivain, une sorte de rupture dans la grisaille de l’utile journalier. De plus, la lecture est favorisée lors de notre navigation dans l’ouvrage surtout quand nous manquons un peu d’imagination, cela arrive.

 

Ma carrière de littérateur de la mer m’a amené à visiter et à prendre des notes dont je vous ferai part au sujet des maisons de mes femmes et hommes de lettres préférés en France, Belgique, États-Unis, mais aussi d’aller sur les lieux où souffle l’esprit comme l’écrivait Maurice Barrès dans La Colline Inspirée, cher lieu de mon enfance. Pourquoi ai-je parcouru les rues de Monterey en Californie sur les traces de Robert-Louis Stevenson ? Pourquoi, Eugène Sue a eu droit à une de mes visites approfondies de ses derniers lieux à Annecy ? Pourquoi ai-je pris un plaisir immense à visiter Hauteville House à Guernesey, et de me promener sur les pas de Victor Hugo ?

 

J’ai eu l’occasion de m’asseoir au bureau de Roger Vercel à Dinan, de Balzac à Sachet, de fréquenter le Cabaret de la Dernière Chance à Auckland, d’y prendre un verre de whisky en souvenir de Jack London. Au Chili, quel plaisir de naviguer sur les traces de Francisco Coloane, l’écrivain de la Patagonie, de la Terre de Feu et du cap Horn.

 

N’avez-vous jamais éprouvé un certain plaisir à accompagner le souvenir de tant de célébrités littéraires, musicales ou artistiques, en rentrant chez George Sand à Nohant, ou chez Germaine de Staël au château de Coppet sur les bords du Lac, en Suisse ? Ces jours-là, vous êtes accompagné par tous ceux qui ont franchi la porte de ces demeures : Chateaubriand, Alfred de Musset, Frédéric Chopin, etc. Et puis, il y eut les rencontres des dernières demeures de Claude Farrère, Alexandre Dumas, Pierre Loti dans l’île d’Oléron, Jack London à Sonoma en Californie, etc. Sans oublier les lieux où vécurent nos héros : à Bristol, Jim Hawkins de L’Île au trésor, Mon frère Yves à Paimpol ; le capitaine Haddock à Saint-Nazaire, Ismaël et Queequeg dans l’île de Manhattan pour partir vers Nantucket, et en passant le canal de Suez, une pensée pour le capitaine Nemo et son Nautilus, sans oublier de suivre les personnages du Peuple de la mer à Noirmoutier.

 

Au cours de prochaines causeries, je vous en proposerai quelques-unes qui formeront une sorte d’anthologie de chefs-d’œuvre de la littérature maritime. Nous retrouverons les plus belles pages écrites où l’encre brille du sel dont elle est composée.

 

                                                     À bientôt dans cette nouvelle aventure littéraire ! Bien cordialement,

 

                                                                                                                   René Moniot Beaumont

 

                                      Littérateur de la mer 

                                             Juin 2020

 

 

&&                                    Year  2025   -    LOST AT  SEA                                   &&

 

 

 

Chères et chers lecteurs,

 Le navire sillonne l'océan après son départ d'un grand port du Pacifique. Voici plusieurs jours qu'il fait cap au sud-sud-est pour rejoindre la côte sud-américaine du grand océan. Chargé de ces milliers de conteneurs multicolores, empilés tel un jeu de cubes, il ressemble à une boîte de construction pour enfant. Des milliers de chevaux-vapeur le tirent, ou plutôt le propulsent à la vitesse de vingt-cinq nœuds. Coque noire, superstructure blanche, avec ses conteneurs tels des écailles d'un grand poisson ; de loin, ce géant des mers, que dis-je ce monstre métallique, me fait penser à l'aversion fatale du capitaine Achab : Moby Dick!

Seul, pour surveiller ce Léviathan de 200 000 tonnes de port en lourd, long de 400 mètres et large de 60, un seul homme surveille... TOUT. Ce personnage portant une combinaison blanche ne ressemble pas à l'an­tique officier de quart que l'on trouvait sur une passerelle de cargo dans un monde largement dépassé et oublié. Assis au milieu d'un demi-cercle de consoles et de périphériques qui communiquent en temps réel avec le monde entier, ce qui permet de contrôler tous les éléments nécessaires à la bonne marche du navire. Notre ingénieur, parce que c'est son titre, chevauche les flots tel Poséidon. Maintenant l'homme reste vraiment maître des mers et qu'importe un petit cyclone, tout à bord est fait pour l'éviter : « Rien ne peut nous arriver ! » se dit-il dans son esprit de maître de la science technique. Difficile de ne pas être fasciné par cette multitude d'appa­reils, sachant que d'un geste on rétablit des dysfonctionnements possibles ; en évoluant au milieu d'une constellation de points lumineux, de chiffres et lettres, blancs, rouges, verts, orange, quelquefois scintillants et doublés d'un son qui maintient votre attention à son paroxysme.

 Si un jour vous visitez un tel navire, on vous prendra par la main pour vous faire découvrir ce trésor in­dustriel. Modeste par le fait de demeurer un ignorant, vous serez précédé par un autre ingénieur condescendant qui sera heureux de vous faire découvrir le dernier prototype de la science technique navale.

La route du navire, sa position, sa dérive, etc. grâce au GPS, sont constamment surveillés par l'intermédiaire des satellites qui parcourent inlassablement le cosmos. Les appareils sont eux-mêmes surveillés depuis la terre par l'intermédiaire d'internet. Aucun paramètre de cette formidable machine (nom donné au radeau de la Méduse par l'équi­page de la frégate), comme la stabilité, la consommation en carburant, les niveaux d'huile, et tout ce que j'oublie, rien n'est laissé à l'entière initiative du bord.

 Des hommes et femmes en blanc déambulent, au milieu de toutes ces « aides » à la navigation. L'équi­page d'antan a disparu, fini les cinquante personnes qui formaient la cheville ouvrière d'un cargo comme le Jacques Binguen en 1964.

 On parle aujourd'hui d'une cellule d'ingénieurs et de techniciens, l'habitude est venue de l'appeler : l'in­génierie du navire.

 Aujourd'hui, elle se compose de huit professionnels hommes ou femmes dont les hautes compétences de conception, innovation, d'autonomie et de gestion sont requises au vu des coûts importants associés à cer­tains équipements très modernes.

 Formés dans les meilleures écoles d'ingénieurs maritimes du pays, souvent lunettes sur le nez, tablette tactile fixée sur l'avant-bras enregistrant une multitude d'informations, cet « équipage » passe son temps à vé­rifier « les paramètres de bonne marche et à éradiquer les avaries passagères » en changeant quelquefois un tiroir d'armoire d'unités centrales ou secondaires si les donneurs d'ordres terrestres n'ont pu régler le problème en propulsant des mesures correctives à travers l'éther.

 Il faut le savoir, c'est un « big-brother armatorial! » qui gère la marche des navires pour une plus grande productivité commerciale.

  Dans un coin du pupitre, une armoire vomit à volonté des rapports météorologiques, des informations diverses comme la vitesse et la direction des courants pour permettre de suivre les meilleures routes pour ga­gner du temps et économiser du carburant. Ces paramètres sont très importants : Time is money.

  Tout ce qui est relié à la « vieille » marine : la coque, les apparaux d'amarrage, de remorquage, la pein­ture, les feux de navigation, etc., sont à la charge d'une sorte de maître d'équipage, survivant d'un autre âge. Il a remisé dans une vieille armoire les instruments ayant traversé les siècles de science de la navigation, les pavillons qui ont servi pour le voyage inaugural : grand pavois oblige, les cartes marines papier et pilot-charts disparues des catalogues des éditeurs aujourd'hui. Avant chaque escale, il envoie une liste de travaux à com­muniquer aux chantiers de réparations pour qu'ils effectuent une rapide intervention. Finie la maintenance au large.

 

 Sur ce navire ultra-moderne, comme il est décrit dans sa nomenclature, il est inutile de mettre son nez dehors, inutile aussi d'affronter le chaud ou le froid, la pluie ou la neige, la douceur de certaines brises ou la violente tempête, et cerise sur le gâteau, le café est toujours chaud. « L'homme de quart » a souvent le nez sur les écrans radars où s'affichent des petits vecteurs qui indiquent la route d'autres navires et vous donnent le cap à suivre pour les éviter. Inutile pratiquement de regarder dehors et la brume n'est pas un handicap avec de tels instruments.

  Aujourd'hui, au milieu de l'océan, l'horizon est parfaitement dégagé. La mer reste belle, le vent force 3 sur l'échelle de Beaufort, la centrale météo satellitaire du bord l'affirme, inutile de réaliser sa propre analyse de la météo locale. Pourtant, le soleil brille d'une couleur étrange, un véritable disque rouge vif bordé de flammes immenses bien visibles aux jumelles. Elles doivent s'élever à des millions de kilomètres de la surface de cette étoile.

  À cette vitesse, grâce à toutes les informations, le navire trace sa route dans l'eau bleue pour un E.T,A. (estimated time of arrival, le jour et l'heure d'arrivée) qui doit être déterminé dans la journée. Nous avons encore quelques jours pour traverser cet océan.

  Au port, actuellement la procédure est toujours d'embarquer un pilote, comme depuis des siècles. Il se retrouve en quelques instants au milieu de toutes ces armoires grises, un peu désorienté mais sous l'autorité bonhomme du chef de l'expédition maritime à qui on ne la fait pas, lui aussi est ingénieur, le pilote peut-être pas.

  À l'aide d'une sorte de minuscule stick métallique, ce qui reste de la bonne vieille barre à roue, le navire peut évoluer pratiquement au centimètre près, de plus, des propulseurs situés à l'étrave et en d'autres points de la coque permettent de virer sur place et d'éviter les remorqueurs, une charge en moins pour la gestion du porte-conteneurs. Le stick peut aller de droite à gauche sous une très simple impulsion de la main. On a même rajouté deux mots encore employés, mais pour combien de temps : tribord et bâbord. Mots inutiles, chacun sait qu'en manœuvre on met « la barre » à droite ou à gauche pour virer. Mais ça fait bien sur le tableau de bord, comme on dit aujourd'hui, ça devient vintage, les vendangeurs doivent bien rire !

  Les manœuvriers (qui ont remplacé l'équipage pont !) embarquent avec le « pilote » et placent et larguent le navire à quai à l'aide d'apparaux de mouillage et d'accostage standardisés que Fon retrouve à l'identique sur chaque navire. Plus de transmetteur d'ordre pont-machine et vice-versa, le vieux chadburn devient un bel objet de salon pour amoureux d'antiquités maritimes. Il est remplacé par une boîte dite de manœuvres. N'étant pas dans les secrets de la haute technicité, je ne peux vous la décrire, sauf que son ouverture provoque une tension perceptible dans la passerelle, seul le capitaine (terme ayant disparu depuis longtemps) a le pouvoir de l'exploiter. Permettez-moi, en aparté, de vous raconter une petite histoire drôle que l'on contait à bord des vieux navires de la Marine marchande : « Sur un cargo, avant chaque manœuvre on voyait le commandant descendre dans sa cabine, remonter quelques instants après, l'air satisfait. Son maître d'hôtel nous avait dit que le pacha, arrivé dans sa cabine, ouvrait un petit coffre métallique, regardait à l'intérieur, et le refermait soi­gneusement à clef. Cette clef, il la portait toujours sur lui. Malheureusement, au cours d'un voyage le brave capitaine rejoignit les immensités océanes de l'éternité. Vous pensez bien que tout le monde voulut savoir ce qu'il y avait dans la petite caisse en fer. Ayant récupéré la clef, on l'ouvre : désappointement des forceurs de secrets, au fond il n'y a qu'un tout petit papier où est marqué : tribord = droite, bâbord = gauche. » C'était du temps où l'on racontait encore des histoires sur les navires.

                 Pourtant le soleil continue à avoir une curieuse couleur et sa circonférence demeure très irrégulière. SOUDAIN…

 Soudain sans aucune raison, tout s'arrête à bord, « black-out », de nombreux clignotants rouges s'affo­lent, des sirènes sonores mourantes annoncent l'avancement de la catastrophe, la machine stoppe, le groupe de secours prend le relais pour quelques instants et s'arrête en hoquetant. Le sillage s'efface, le navire devient inerte, plus un bruit ne s'en échappe. La merveille technologique devient comateuse avant, on ne le souhaite pas, d'expirer. Plus aucune liaison par satellites ne fonctionne.

 Un vaste court-circuit interstellaire a-t-il grillé toute cette haute technicité mise sur orbite par l'homme ? Impossible de le savoir : plus de communications téléphoniques ! La grande carcasse métallique est à la merci des colères de Neptune !

 En un instant le peu de personnel, l'ingénierie, se retrouve sur la passerelle. Qu'importent les causes, remettre le navire en route devient urgent : mais comment sans toute la « technicité » qui gère cette machine? Comment demander de l'aide, les services téléphoniques sont devenus obsolètes, comme les instruments d'aides à la navigation : plus rien. Plus rien.

 Pour l'instant pas de panique, chaque tenue blanche recherche les causes et essaie de retrouver le fil des cours de l'école d'ingénieur qui décrivent ce cas. À notre époque, en 2025, tous les cas de figure ont été analysés et prévus. Cette situation me fait penser aux habitants des pentes de volcans : tout est prévu, on ne risque rien ! Sauf ?

 Après un tour du bord, les combinaisons blanches se partagent la tâche, on essaie de démarrer la ma­chine à l'ancienne en supprimant tous les relais et alarmes électroniques qui bloquent le fonctionnement des turbines. Selon l'avis des ingénieurs du bord cela allait prendre pas mal de temps. Déjà retrouver les notices dans la bibliothèque technique n'est pas simple. Le coup du changement de tiroir électronique est inopérant, il faut retrouver le fil de la remise en route en manuel de tout le navire. Pour l'instant : plus rien, plus rien.

 Un point gêne le chef de l'expédition maritime, où se trouve-t-il ? Il n'a plus d'écran, ce dernier a rendu l'âme. Depuis des années maintenant, la position terrestre du navire s'affiche sur une carte préalablement enregistrée au Service Hydrographique Mondial qui se trouve à Londres. Il suffit de le contacter par satellite et vous avez l'exemplaire qui vous intéresse sur votre grand écran en un instant, l'antique « table à carte » a dis­paru des passerelles. Le système actuel semble merveilleux, plus de corrections à effectuer à bord, plus de stock de cartes du monde entier, et tout ceci à jour minute par minute : un grand progrès qui a remisé la fonction de lieutenant navigation au placard.

 Si la machine redémarre, quel cap prendre ? L'axe de rotation du gyrocompas a perdu le nord. Comment se diriger ? Il reste bien le compas magnétique de la passerelle supérieure. Et puis naviguer à l'estime en pre­nant en compte les vents, les courants, la vitesse, etc. Mais personne ne connaît cette science seulement abordée pendant les quelques cours de navigation qui effleure le sujet.

 Naviguer au compas, voilà qui n'est pas banal, aujourd'hui, qui sait utiliser le sextant obligatoire ? Au fait, avons-nous les tables nécessaires aux calculs nautiques ? Personne ne le sait ! Et les étoiles, quelqu'un connaît-il la sphère céleste ? Personne ne peut répondre !

 Presse écrite en mars 2025 « Perdus en dérive? Depuis la catastrophe interstellaire qui a éradiqué tous les moyens de communication via satellites de notre planète, des dizaines de navires ne répondent plus !»

                                 Navires sans équipage, navires sans âme, vous n'êtes plus que des vaisseaux fantômes.

                                                                Très cordialement

                                                                                                                                            René Moniot Beaumont — Mars 2015

 

 

&&                                           JEUNE MARIN                                        &&

 

 

 

 

                Chère lectrice, cher lecteur,

 

Le 21 janvier 1964, dans le port de Calais, un gamin d’à peine dix-sept ans hésitait à emprunter la coupée du cargo Jacques Bingen de la Compagnie des Bateaux à Vapeur du Nord. Dès qu’il mettrait un pied à bord, tout son monde d’hier disparaîtrait en un instant. Bientôt seul, sa mémoire pourra lui restituer ses heures de jeunesse, ses moments en famille, ses amis, ses lieux où il faisait bon vivre, mais cela il ne le savait pas à cette époque.

 

Le navire étant lège (vide), notre jeune homme, traînant une lourde valise qui n’avait rien à voir avec un sac de marin, regarda avec anxiété cette muraille métallique et gravit la coupée, sorte d’escalier branlant amarré au pont principal, aux marches de bois et au garde-fou pas très sécurisant pour le néophyte qu’il était.

 

Accueilli par un marin, il fut conduit chez le maître d’équipage à l’allure très peu engageante. Le bosco lui décrit ce qu’il aurait à faire à bord en lui ordonnant d’être prêt dans cinq minutes pour prendre son service. Accompagné d’un autre matelot, quelques instants plus tard, il découvrit sa cabine, où un jeune de son âge l’attendait, sac au pied. Le novice pont débarquant l’accueillit brièvement, lui vanta la bouteille d’eau de Cologne qu’il lui offrait en cadeau d’embarquement.

Sur le moment il ne comprit pas, quelques jours après un marin lui révéla que le nono (diminutif de novice-pont) avait été renvoyé chez lui pour des raisons médicales, il se torchait avec ce breuvage puant.

       Avec émotion, les yeux mouillés, il ouvrit sa grosse valise et prit son bleu de travail, plié avec soin par sa maman. Il revoyait les mains disposant avec délicatesse le peu d’affaires que son fils emportait pour ses longs mois d’absence. Pensait-elle aux dangers que son petit connaîtrait, sûrement !

 

 

             À cet instant, il eut l’idée de s’enfuir et de retourner chez lui. Une pensée l’arrêta. Son retour deviendrait sujet de moquerie, lui qui avait vanté ses futures aventures.

 

              Courage ! Il resta et se dirigea vers le carré des maîtres pour disposer les couverts de ces messieurs. Voilà la première tâche qu’il accomplit, nous étions loin de la vie de marin dont il avait rêvé lors de ses lectures et de sa première vision de l’océan à treize ans. Les six mois passés à l’école d’apprentissage maritime dans une charmante petite ville de Bretagne ne l’avaient pas métamorphosé en MARIN.

 

Notre novice-pont avait passé une grande partie de son adolescence aux confins de la Champagne et de la Lorraine.

Traînant de classe en classe, il préférait les échappatoires qui le conduisaient dans les forêts qui encerclaient cette ville au nord de la Haute-Marne. Il connaissait la plupart des sentiers traversant ces bois, cela restait son monde à lui, loin de la ville qui l’étouffait. Comme beaucoup de garçons des années cinquante, il avait été scout.

Avec sa troupe et parfois en patrouille, ils allaient camper du vendredi au dimanche soir dans des recoins que seuls ils connaissaient. Il leur arrivait de se prendre pour des explorateurs. Aucune des aventures des Christophe Colomb, Magellan, Jacques Cartier, etc. ne leur était inconnue. Quelquefois il se voyait bien vivre dans une cabane aperçue lors des escapades hors de la cité où ses parents habitaient. Avec ses connaissances forestières, il avait rédigé un petit manuel de survie dans les forêts de l’Est de notre pays. Un jour il fugua après une « engueulade » parentale, il passa de nombreuses heures dans une ruine à méditer sur la méchanceté des adultes.

La faim et les appels du voisinage réduisirent l’aventure qui s’assortit d’une punition incompréhensible pour lui. Combien de fois il eut envie de s’échapper vers ces champs, ruisseaux et rivières, vers ces forêts. Là demeurait sa liberté.

 

 

 

Vers ses douze ans, ses lectures l’emmenèrent dans l’île de Robinson Crusoé - Plus tard, il apprendra que cette histoire était vraie - Avec Robinson, il rêva qu’il pouvait lui aussi trouver de l’eau, boire, cuisiner et manger après avoir cueilli des fruits dans la forêt et cultivé des légumes, chasser avec son chien fidèle, se loger, fabriquer sa cabane, se vêtir, et même se soigner avec des plantes. Il avait même écrit dans un petit carnet ses expériences de vie dans la nature. Son livre de choix, qu’il emportait partout, était le fameux livre Étape que Pierre Delsuc avait rédigé en 1938, sous-titré « Techniques de classe des Scouts de France ». Un vrai régal cet ouvrage, vous découvriez la nature, ses arbres, ses oiseaux, ses autres animaux, même la météorologie. Vous appreniez à vous orienter à condition d’avoir quelques bases en mathématiques, seul moment où il appréciait le professeur de Maths. Il y avait aussi tout un chapitre sur la vie en camp scout, un autre sur l’histoire de France. Tout cela avait formé sa mémoire personnelle. Celle qui « enregistre et ressuscite nos impressions et perceptions sans oublier nos états émotifs » avait écrit Léon Daudet dans son ouvrage Le monde des images.

 

                 Il existe une autre capacité humaine qu’il ne percevait pas vu son âge, la mémoire héréditaire. Très utile pour reconnaître ses évocations à quelque chose de profond et de nostalgique, quelque chose qui apparaît sans que nous puissions en soupçonner la genèse. Pendant les vacances, lorsqu’il vivait sur les lieux d’origine de ses ancêtres, en Lorraine et en Beaujolais chez ses grands-parents, il avait l’impression d’être l’héritier de ces gens de la terre qui l’avaient précédé. Était-il hanté ou influencé par ses morts, par les endroits, les sites et les ambiances que ses anciens fréquentaient de leur vivant ? Le philosophe grec Héraclite enseignait « que tout est plein d’âmes et de démons. » Aujourd’hui, il le ressentit !

Pourtant, il n’allait pas suivre la route ancestrale de ses familles et continuer à vivre en travaillant la terre ou les vignes. Lui n’avait pas commencé à changer les destins familiaux. D’abord il y eut ses ascendants directs, l’un de ses arrière-grands-pères avait quitté la ferme du plateau lorrain pour se lancer dans le commerce, il travaillait comme coquetier et marchandait sa récolte d’œufs sur les marchés autour de la Colline Inspirée de Maurice Barrès. Son fils était devenu limonadier à côté de Nancy et son propre père avait eu un parcours très atypique. Après avoir été instituteur dans un village non loin de Neufchâteau, il avait terminé sa carrière dans l’armée comme colonel de l’armée de l’air. Du côté maternel, son propre grand-père avait tourné le dos aux vignobles pour devenir représentant de commerce, puis il avait tenu un magasin d’armes à Lyon pour finir restaurateur dans un village aux pierres dorées : Bully situé dans le sud Beaujolais.

 

 

Toutes ses hérédités maternelles et paternelles vibraient en lui. Cette sensation de vie antérieure était cachée en lui et aucune allusion à cette émotion bizarre n’apparaissait dans son attitude et dans le son de sa voix. De nombreuses années plus tard, après d’abondantes lectures autour des facultés d’imagination de l’homme, notre vieux marin comprendra que ce qu’il ressentait alors formait un cas type de mémoire héréditaire. Chère lectrice, cher lecteur, n’avez-vous jamais eu l’impression de résoudre des difficultés de la vie qui vous prennent au dépourvu et de trouver la solution après une bonne nuit de sommeil ? Vous pouvez aussi avoir l’impression de vous trouver dans un endroit qui ne vous est pas inconnu, vos souvenirs ancestraux refont surface ! Voilà la magie des souvenirs héréditaires ! Notre jeune homme n’imaginait pas, à ce moment, que les premiers pas qu’il allait effectuer à bord allaient augmenter sa mémoire personnelle et bouleverser sa mémoire héréditaire. Un Nouveau Monde parfaitement inconnu l’accueillait, notre futur matelot allait commencer à en percevoir les nombreuses difficultés.

 

            L’accueil fut plutôt froid dans le carré de l’équipage pont, ces derniers se sont vite rendu compte que ce nouveau novice pont n’était pas des leurs, de plus issu d’une région où la mer était inconnue ! Il prit en pleine « gueule » : « Toi, Nono (diminutif de novice plutôt sympathique), toi, on voit bien que tu es venu à la mer par tes lectures, nous nous devons travailler en mer pour nourrir nos familles ! ».  À cette époque, sur nos rivages, le travail terrestre manquait - Une cinquantaine d’années après, il s’en souvenait encore ! Ne connaissant rien au métier de matelot, il l’avait appris à coups de violentes remontrances, de brimades, de mauvaises plaisanteries. De plus, les hommes du service pont sentaient son désir de ne pas rester toute sa vie à l’équipage. Un jour, lors d’une querelle violente entre deux hommes dans le carré équipage, il fut marqué par une estafilade au cou par le couteau d’un des avinés antagonistes. Le bosco (maître d’équipage) mit fin à cette altercation en distribuant quelques coups de poing aux deux « rigolos ».

 

Le Jacques Bingen naviguait au cabotage international et son escale ultime avant le retour à Dunkerque, son port d’attache, était Tunis. Le navire était arrivé un samedi et le dimanche était chômé. Tunis, et non loin de là : Carthage, sa curiosité le poussait à s’y rendre. C’était le temps où pour bien finir les fins de mois, les membres de l’équipage effectuaient quatre heures supplémentaires, c’est-à-dire douze heures de travail journalier. Le novice, lui, « ne bossait » que huit heures. Ce dimanche le bosco avait prévu un tas de travaux d’entretien et il y avait associé le gamin pour servir de « boy » en transportant les moques de peinture et les outils divers. Ce gamin eut l’audace de demander au maître d’équipage de prendre son après-midi pour aller visiter les prestigieuses ruines du port punique. Le « non » fut catégorique ! Heureusement, passait par là le second capitaine dont l’oreille avait tout perçu. Après un court entretien avec le bosco, le second lui accorda la permission de se rendre à terre. Ce jour-là, il ne s’était pas fait un ami, le maître d’équipage n’oublia pas de lui montrer jusqu’au retour du navire en France. De passage à Rouen, notre novice débarqua sur sa demande. Trois semaines plus tard, il embarquait comme matelot léger au long cours, cap sur l’Afrique occidentale. Sa vraie vie de marin commença !

 

La mémoire personnelle de notre jeune marin avait bien augmenté dans ce premier embarquement. Désormais il en savait plus sur le vocabulaire maritime technique et de manœuvre du navire. Lors de son apprentissage de la barre à la passerelle, il entrapercevait l’art de la navigation et lorgnait sur les jumelles, le sextant, le chronomètre et l’art de suivre une route au compas lui devenait familier. Un lieutenant sympathique lui avait appris à faire un relèvement terrestre et à le transposer sur la carte à l’aide de cette mystérieuse règle Cras. Il se montrait admiratif et curieux de voir le lieutenant prendre des hauteurs d’astres et d’étoiles pour réaliser le point astronomique, cela l’intéressait !

 

Sans qu’il le sache, la connaissance des us et coutumes de la vie à bord commençait à atteindre son âme. Il prenait des habitudes, sa fierté devenait immense quand il frappait le pavillon national au mât du navire. Quel plaisir d’être reconnu comme un matelot de la marine marchande française dans les ports d’escales. À présent, il appartenait au Peuple de la mer. Son hérédité maritime se bâtissait de jour en jour, d’image en image, d’impression en impression, de sentiment en sentiment.

 

Plus tard, l’immensité marine dont les souvenirs sont sans point de repère lui procurera une nostalgie dont il ne reconnaîtra pas toujours la cause, en quelque sorte une fidélité et une persistance quasi amoureuse.

 

                                      René Moniot Beaumont

 

                                                                                                                                                                                   Littérateur de la mer Académie de marine (ip)

 

                                                                                                                                                             Avril confiné, 2020