Le RIF, l'équipage communautaire, en 2015  le "PILOT" existe-il encore ?


 

 

LE « PILOT »

 

 

Je ne crois pas qu'il existe un métier où l'on utilise un vocabulaire aussi vaste et précis que celui des marins. J'en tiens pour illustration les quelques dictionnaires de termes de marine que je possède et dont l'épaisseur rappelle les encyclopédies à la mode.

 

Tenez, rien que dans mon titre, le titre « Pilotin » est déjà original et précis. La plupart d'entre nous avons débuté « Pilotin » au commerce. J'ai moi aussi navigué, assez longtemps, comme pilotin. J'ai embarqué pour la première fois sur le Carbet de la Transat, au Havre, le 4 octobre 1957. Je ne puis oublier cette date, car c'est celle du lancement du premier satellite artificiel de la terre, le fameux Spoutnik 1. Je n'avais pas dix-huit ans, le baccalauréat en poche, mais je ne connaissais rien à la marine. J'avais tout à apprendre, à commencer par le vocabulaire tout neuf! Cette ignorance m'entraîna dans quelques aventures qui me font bien sourire plus de cinquante ans après !

A mon arrivée à bord du Carbet, plein d'aplomb, je vois un panneau mentionnant « Officier de garde 1er lieutenant ». Je pénètre à l'intérieur et au bout du couloir (coursive), je vois un autre panneau « Off. De Garde ». Je frappe à la porte de cette cabine. Une dame ouvre. « Bonjour madame, j'embarque comme pilotin, je recherche le premier lieutenant ». Elle me répondit : « Il est à la passerelle ».

Tiens, c'est curieux, me dis-je, après avoir remercié cette femme. Je ne l'ai pas vu. Je retourne à la passerelle (échelle de coupée), pas de lieutenant en vue. Aussi, vais-je redemander : « Madame, excusez-moi, mais votre mari n'est pas à la passerelle. » « Mais si, répondit-elle, il est en train de corriger des cartes. » « Ah bon, j'y retourne ». Je venais de réaliser qu'ici, la passerelle était l'étage (le pont) élevé duquel on dirigeait la navigation et non pas l'échelle par laquelle on monte à bord. Je lus d'ailleurs avec surprise « Chambre des cartes » au-dessus de la porte, mais je donnai un grand coup de pied dans la marche (le surbau) en y entrant. Le lieutenant m'accueillit avec beaucoup de gentillesse.

Quelques jours plus tard, nous étions en mer en direction de Panama. Le Second qui s'était rendu compte de ma naïveté professionnelle et des efforts que je déployais à toute vitesse pour assimiler ce monde nouveau dans lequel je me trouvais plongé, m'avait conseillé de circuler partout à bord de regarder et de demander aux hommes ce que je ne comprenais pas. Après deux ou trois jours d'exploration, j'osais entrer dans cet univers particulièrement impressionnant et hermétique qu'était le compartiment machines. Le moteur principal (énorme) en pleine action m'impressionna terriblement, j'en fis au moins dix fois le tour ! A un moment où je me trouvai nez à nez avec l'élève machine (le zef) : « Qu'est-ce que tu cherches pilot? », me demanda-t-il. « Rien, enfin si, écoute, je vais être franc : sur la 4CV de mon père, il y a des bougies très apparentes. Sur un moteur de taille de celui-ci, elles doivent être énormes ; où sont-elles dissimulées ? »

Le zef éclata de rire : « mais il n'y en a pas ! C'est un moteur diesel. » « Ah oui, un moteur diesel », répondis-je d'un air entendu. Je n'allais quand même pas lui avouer aussi que j'ignorai ce qu'était un moteur diesel ! Le troisième mécanicien avait sa cabine en face de la mienne, et en ce temps-là nous vivions portes ouvertes. J'en profitais pour discuter avec lui : « Dites, pourriez-vous m'expliquer comment fonctionne un moteur diesel ? » Il me regarda d'un air suspicieux : « T'es pilot pont toi ? » Mais il me donna une très bonne leçon de mécanique.

Mon ignorance devenant source de taquineries au carré des officiers, je me mis vite à me méfier de tout ce que je ne comprenais pas. Etant de quart avec le second, je vis sur le pont le bosco faire de grands signes intraduisibles. J'appelais le second qui me dit alors : « Demandez en bas de la pression sur le cheval de la vache ». 11 m'eut flanqué une gifle que je n'eus pas été étonné! « Alor, qu'est-ce que vous attendez?»; « Non » ; « Quoi non ; « Non, je ne me prêterai pas à cette blague ! ». « Mais fatras, ce n'est pas une blague », répliqua le second qui changeait de couleur, furieux. « Alors, téléphonez vous-même », dis-je avec un aplomb qui le désarma. Et il demanda de la pression sur le cheval de la vache ! Je vis de mon perchoir, des geysers sortir du collecteur d'incendie du pont principal, et les matelots entreprendre ... le lavage. Mais au fait, connaissez-vous l'origine du mot « cheval » en l'espèce? Sur les grands voiliers, l'eau de mer était pompée par une pompe d'une puissance d'un cheval-vapeur d'où le terme de « cheval de lavage ».

Arrivant en vue des Açores, le 1er lieutenant m'initia au point par trois relèvements de terre. Quelle torture mentale ! En effet, chez nous, le zéro est en haut, 90°, 180° en bas ... Oui, mais pour un jeune bachelier féru de trigonométrie, zéro est à droite et 90 en haut! Quel pastis pour s'y retrouver en bon ordre et manipuler cette règle Cras ! Enfin, j'ai essayé de bien apprendre, sans toujours comprendre, ça ne fut pas une mince affaire. Mais à 27 ans, dix ans plus tard, j'avais mon brevet de capitaine au long cours en poche.

Par Jacky Messiaen, Pilot.....puis Membre de l'Académie de Marine!