&&&               TEA  or  COFFEE                  &&&

 

                                               

 

 “Tea or coffee mister pilot?”  C’est ainsi que les pilotes sont  souvent accueillis à peine émergés de l’échelle de pilote. 

 

 

(Abordé  au large de la Somalie, c’est aussi comme cela qu’un capitaine a accueilli le chef d’un commando de  pirates ! au moment de la remise de la rançon les pirates n’auraient pas été ingrats).

 

Souvenirs de carrière, anecdotes, avatars au cours d’opérations de pilotage ; le métier est très riche par la variété des situations, des challenges, des gens, des navires.

 

 

     &    Cook ! ……..Porte-Conteneurs chinois                                         &

 

 Lorsque les conditions météo étaient très mauvaises, pour ne pas courir le risque d’une suspension du service de pilotage (avant que la station ne s’équipe d’un hélicoptère en 1990), on nous demandait  fréquemment d’embarquer à quai sur les navires  en provenance des ports voisins comme Rouen, le Havre, Anvers.

J’ai donc embarqué à Anvers sur le  FEN HE, porte-conteneurs chinois de COSCO ,  170m de long, le 6 juin 1988  vers 19h pour un appareillage prévu le lendemain matin à destination du port Ouest de Dunkerque. Un membre d’équipage m’accueille, ne parle pas anglais mais il comprend que je suis le pilote, je suis attendu.

  Les aménagements sont concentrés à l’arrière sur une dizaine d’étages, coiffés par la passerelle de navigation.

il n’y a pas d’ascenseur, je lui emboîte le pas ; au cours de notre ascension nous passons devant un réfectoire, il y a du monde, c’est très bruyant, les cuisines sont au même niveau et ma foi cela sent plutôt bon. Il est l’heure de dîner ….. Par signes, et lui disant « chop, chop ! » j’essaie de le  lui  faire comprendre mais il ne  me laisse pas m’attarder sur ce palier et nous atteignons l’avant dernier étage sous la passerelle où se trouve la cabine du pilote. Je lui fais comprendre à nouveau que je voudrais manger et redescendre aux cuisines joignant le geste à la parole  je lui dis « cook, cook » la cuisine quoi!! Rien à faire nous ne descendons pas, au contraire il m’installe à une immense table d’une salle à manger attenante. A nouveau je lui dis « cook,cook », le pouce dirigé vers le bas. Il me fait signe de rester assis et d’attendre……le temps passe. Il revient accompagné d’un garçon qui dispose assiette et couverts. Bon, je vais donc manger seul ici ! Nouvelle longue attente ! Puis ils reviennent avec un plat, c’est froid, de la viande avec de la gelée, cela ressemble à du potjevleesch, rien à voir avec ce qui avait sensibilisé mes narines quelques étages plus bas ! Dépité, mine renfrognée, je montre à mes deux « geôliers » que ce n’est pas ce que j’attendais. Eux aussi semblent dépités et soudainement mon guide agite ses bras,  se met à imiter des battements d’ailes en répétant « Couk, couk » !

Là, je suis pris d’un fou rire ! Toute cette attente, ils ont dû fouiller toutes leurs réserves pour dénicher une conserve de coq ! Fou rire passé, ce qu’ils ne devaient pas comprendre, je me suis mis à manger…

 

 

 

Le lendemain matin, à la passerelle pendant que nous descendions l’Escaut, j’ai trouvé bien nombreux les membres d’équipage qu’y ne faisaient qu’y passer et m’observaient bizarrement. Je me suis senti  comme un singe au zoo ! L’histoire avait fait le tour du bord, ils étaient  curieux de voir à quoi pouvait bien ressembler cet occidental exigeant de se faire servir du coq au repas du soir!

 Le commandant, seul probablement à comprendre ce qui s’était passé,  en a bien ri, par contre ce n’a pas été le cas de son second qui m’a montré une réelle aversion pour ne pas dire agressivité. D’ailleurs plus tard, alors que j’avais pris le navire en mains au Wandelaar (la station du bateau pilote belge pour remonter l’Escaut vers Anvers) et en coupant ensuite à travers les bancs de Flandre plutôt que de prendre la route obligatoire  descendante du rail (ce qui nous évitait de le couper deux fois et faisait gagner au moins trois heures), il m’a montré plusieurs fois son désaccord en me disant « you, jail » prison !

&            LA  COURSE  EN  TETE                                                            & 

 

Sortie du « Cam Bilinga » pour la station pilote du Dyck, navire camerounais, commandant et officiers allemands. C’est un bon cargo, tout est en ordre, sur ces navires on ne badinait pas avec la discipline, d’ailleurs la devise du 3ème Reich était encadrée à l’entrée des appartements du commandant « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ».

 

Nous quittons l’écluse Watier, et sitôt franchies les jetées, j’appelle le bateau pilote, la corvette 5 qui est en station au Dyck, et lui donne mon heure estimée d’arrivée pour débarquer. C’est un bel après-midi estival, la mer est  belle. Le commandant a quitté la passerelle de navigation et confié le navire à l’officier de quart.

 Peu après nous, un autre navire passé par l’écluse de Gaulle  sort également du port,  c’est un cargo coréen de Hyundai piloté par mon collègue DVD,  un navire équivalent au nôtre.

Alors qu’il franchit les jetées, j’ai un bon mille nautique d’avance sur lui et j’entends mon collègue appeler à son tour la corvette-5 et lui communiquer son heure d’arrivée, la même que nous !

 Le premier  arrivé de nous deux sera débarqué à Calais, et pourra rentrer chez lui, alors que le deuxième restera à bord du bateau pilote pour servir un navire attendu vers minuit…la belle heure pour embarquer ! La première option est bien sûr plus séduisante que la deuxième ! Zut de Zut, le Hyundai serait plus rapide que nous, capable de me rattraper avant le bateau pilote ? Vérification faite le Hyundai est plus véloce, il nous rattrape  inexorablement, nous arriverons en même temps.

 

Cette perspective n’est pas réjouissante, nous sommes monté en allure, avant toute de manœuvre,  notre vitesse n’augmentera pas davantage et pas question d’expliquer mon affaire à ce commandant pour espérer quelques tours machine de plus, pour un motif aussi futile…à ses yeux.

 Reste le timonier camerounais ! Je lui explique mon problème et lui demande de ne pas mettre plus de 5° d’angle de barre pour tenir le cap. Il se pique au jeu, pour une fois voilà un challenge intéressant !

 Nous ne sommes plus qu’à 2 milles nautiques de la corvette lorsque  mon allemand de commandant réapparaît à la timonerie.

  Normalement à cette distance on commence à ralentir progressivement pour approcher le bateau pilote assez près sans avoir à battre trop en arrière. Alors le bateau pilote affale un canot qui viendra nous accoster et me récupérer.

 Le Hyundai se trouve  légèrement sur l’arrière de notre travers Bâbord, le commandant  du « Cam Bilinga » ne pipe mot,  mais pas de doute,  je sens bien que la situation l’interpelle.

 DVD est bien plus ancien que moi, dois-je m’incliner, ralentir le premier ? A Brest pendant mon service militaire, le vendredi les bateaux rentraient à l’arsenal à peu près à la même heure, il ne fallait pas louper le train de 17h pour Paris ! Mais pas question de respecter le code pour prévenir les abordages en mer : le commandant le plus gradé avait la priorité.

 Pas question de cela ici ! La distance qui nous sépare de la corvette a diminué, à peine plus d’un mille nous sépare du bateau pilote. J’enrage ! Ce sacré  DVD ne ralentit pas,  il veut me coiffer sur le poteau, et bien sûr pas un mot entre nous, c’est lui qui me rattrape, à lui de m’appeler ! Il s’en garde bien.

  Je reste concentré,  le regard fixé  sur la Corvette tout en observant le commandant du coin de l’œil, la tension monte, il va se passer quelque chose !

  Ça claque comme un coup de fouet, la Grosse Bertha :

 « they speak chinese on that ship ? » hurle-t-il en pointant du menton le coréen.

  Là,  j’ai bien failli manquer de sang-froid et dire la raison pour laquelle je préférais arriver le premier, mais je me suis ressaisi à temps, j’avais la parade : « Commandant, si nous ralentissons maintenant, le canot ira d’abord sur le coréen, c’est vous qui attendrez et perdrez du temps ! Et je charge le coréen,  en fait  mon collègue : « c’est lui qui cherche à vous griller! ».

 Bingo, nous ne mollissons pas,  je débarque le premier et tout le monde est content….. sauf DVD !

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