Sur L’Auguste-Pavie en 1948

 

Le 23 Septembre 1948, j'embarquais à Saigon sur l'Auguste Pavie en qualité de lieutenant soldes (1). J'avais 24 ans. Enseigne de vaisseau de réserve, j'avais été démobilisé à Saigon en novembre de l'année précédente et j'avais alors embarqué à bord d'un petit caboteur de la Compagnie Côtière de l’Annam en qualité de second-capitaine avant de suivre le cours d'application de Lieutenant au long cours à Bordeaux.

 

A mon retour en Indochine, l’Auguste-Pavie, que je découvris le lendemain de l'atterrissage à Tan Son Nhut, était un robuste Park, construit au Canada pendant la guerre, de cinq mille tonnes environ, une centaine de mètres de long, entièrement riveté. L'état-major, y compris le bosco et l'intendant, tous français, logeait dans le château central. La dunette abritait l'équipage, chinois pour la machine, annamite pour le pont. Ses quatre cales sans faux-pont ne facilitaient pas les chargements de divers. Il était doté d'une machine alternative à triple expansion et de deux chaudières à tubes d'eau.

 

Je remplaçais le lieutenant Paul. Le pacha était le commandant Jack, la cinquantaine, grand et maigre, visage émacié mais non dépourvu d'humour. Marin expérimenté, un « Ninas » éteint vissé en permanence au coin des lèvres, il arborait toujours, à la passerelle, un béret de commando à la

place de la casquette. Il appartenait, ainsi que la plupart des officiers, aux cadres des Messageries.

Le second-capitaine était un vrai personnage : le comte Pedro Marie de Gestas de Lesperoux, pas très grand, toujours rasé de près et tiré à quatre épingles, rouquin avec une moustache style Royal Air Force, impeccablement soigné. C'était un pur anglophile toujours vêtu d'un short britannique descendant aux genoux et fraîchement repassé. Dans sa cabine, un grand Union Jack punaisé à la cloison et un portrait de Winston Churchill. Il prenait, bien sûr, le thé à cinq heures !


Je ne me souviens pas du nom du chef-mécanicien, sinon qu'il était corse et très sympa. Par contre, le troisième mécanicien s'appelait Segura et était oranais. Petit, brun, râblé, il ne fallait pas lui chercher des crosses ; mais c'était un bon camarade et un mécanicien hors pair. Je l'ai vu une fois, à Tourane, réparer le moteur de la vedette de la gendarmerie en rectifiant les soupape à la lime. Et ça marchait !

 

Un mois après mon embarquement, le navire fit escale à Phnom-Penh. Le second-capitaine de Gestas débarqua, et le commandant Jack me proposa à la Compagnie pour le remplacer. A moi les casse-tête de plans de chargement mélangeant les sacs de riz, les munitions pour l'armée, les fûts d'essence, le bois débité (qui était très utile pour créer des faux-ponts), les caisses de verres, les rouleaux de tissus, et souvent, des bœufs en pontée pour l'intendance militaire. Tel était notre lot habituel dans le sens sud-nord, vers Tourane et Haiphong. Au retour sur Saigon, nous ramenions du ciment de la cimenterie de Haiphong, du charbon des mines de Campha dans la baie d'Along, enfin, en pontée, des véhicules de l'armée plus ou moins hors service, automitrailleuses, half-tracks, quatre-quatre, jeeps ...

A l'occasion, j'ai chargé en pontée un fuselage de bimoteur de Havilland-Dragon.

 

Le voyage Saigon - Haiphong durait en moyenne trois jours, huit s'il y avait escale à Tourane. Entre le Cap Saint-Jacques, à l'embouchure de la rivière de Saigon, et Haiphong, il n'y avait aucun phare en service. Bien entendu, il n'y avait pas de radar à bord mais un bon compas gyroscopique qui nous évitait de calculer la variation à chaque changement de cap. Pour sonder, on filait à l'eau un sondeur Warluzel en guettant l'instant où le câble mollissait pour le hisser à la manivelle et lire la profondeur sur le tube gradué. La durée de l'opération était de dix bonnes minutes. Nous connaissions bien les hauts-fonds à éviter. Nous naviguions à l'estime de nuit et astronomiquement de jour. Par mousson de nord-est, il fallait se rapprocher le plus possible de la côte à cause du courant contraire pour monter, ce que nous n'hésitions pas à faire par nuit claire, grâce à des points par relèvements très précis.

 

Les Parks n'étaient pas des bateaux confortables. Bruyants, surtout en escale avec le bruit infernal des treuils, ils étaient très chauds sauf l'hiver au Tonkin. Les cabines exiguës avaient du mal à contenir la couchette, une banquette, un bureau et son fauteuil, un lavabo et un placard. En route, on mettait des oreilles d'âne (2) aux hublots pour capter l'air de la vitesse qui soulageait le ventilateur.

Le carré était en fronton, éclairé par quatre grands hublots. Tous les officiers y prenaient leurs repas autour d'une grande table flanquée d'une banquette d'un côté et de fauteuils de l'autre. Le commandant se faisait en général servir dans sa cabine. Le bosco, l'intendant et l'écrivain utilisaient le carré des maîtres. L'ambiance était la plupart du temps très bonne, même lorsqu'on a commencé à embarquer des officiers vietnamiens. Ces derniers, issus de l'Ecole de navigation de Saïgon, qui préparait au brevet de Capitaine au cabotage, parlaient très bien le français. Nos rapports étaient excellents bien que, évidemment, ils fussent partisans de l'indépendance. Cependant ils restaient discrets sur le sujet.

Bientôt, nous embarquâmes deux élèves annamites, Monsieur Thanh et Monsieur Nhu. Le premier, mince, très distingué et flegmatique. Le second, trapu, tête ronde, très poilu, et très dynamique. Tous deux curieux de tout et avides d'apprendre leur métier.

Quelque temps après, ce fut Ivaldi, un de mes camarades du cours d'élève officier de réserve, qui embarqua en qualité de second-mécanicien, ainsi que Alain Delbourg, premier-lieutenant, un Bourguignon qui roulait les r. !  Puis, le commandant Jack débarqua pour prendre ses congés. Il fut remplacé par le commandant Lataste. Celui-ci, proche de la retraite, était originaire de Bayonne. Il avait longuement exercé en qualité de pilote de Haiphong. C'était un gentleman et un marin qui avait navigué comme pilotin sur le cinq-mâts France. Lorsque nous étions en escale à Tourane, c'était sur rade et sans possibilité d'aller à terre. Aidés par ses conseils nous avons transformé une des deux embarcations de sauvetage en canot à deux mâts, avec bout dehors, foc, trinquette et grand-voile agrandie. Ainsi transformée, cette lourde baleinière ventrue naviguait allègrement. Elle remontait au vent très correctement et nous permettait d'aller à terre ...

 

Très vite après mon embarquement, l’Auguste-Pavie quitta le giron des Messageries pour devenir le Docteur-Angier de la Compagnie Côtière de l'Annam, propriété de Monsieur Orsini. La Société Maritime d'Extrême-Orient le gérait ainsi que les stationnaires des Chargeurs Réunis et de la Compagnie des Transports Océaniques. La cheminée noire des Messageries Maritimes fut repeinte en bleu vif surmonté de noir, les deux couleurs espacées par une bande rouge, avec une étoile jaune sur le bleu.

                                                                                

(1) Lieutenant soldes : en général, le troisième lieutenant à qui, en dehors de son quart en service à la mer, on confiait la tâche ingrate d'établir les feuilles de salaires (soldes) et autres paperasses. A l'époque, c'était le seul moyen pour l'armement de suivre administrativement le navire. Ces documents, une fois établis et visés par le commandant, étaient envoyés par la poste en double exemplaire : un à l'Agent Général du port d'armement, l'autre au siège de la Compagnie.

 (2) Oreille d'âne : cuillère en tôle permettant d'intensifier le débit d'air par les hublots lorsque le navire est en marche.


Il vint un temps où des réparations s'avérèrent nécessaires à la coque et aux chaudières. On nous envoya aux chantiers de Taïckoo Dock, à Hong Kong, pour changer plusieurs milliers de rivets et retuber les chaudières.

En cours de route, le long des côtes d'Annam, je rencontrai mon premier typhon : aucune visibilité, un vent démentiel, une pluie torrentielle qui file à l'horizontale, des paquets de mer qui s'abattent sur les ponts, heureusement, cette fois sans pontée. Un vrai cauchemar. J'étais inquiet pour la tenue des panneaux de cale en bois, recouverts de prélarts : j'enviais alors les bâtiments munis de panneaux métalliques Mac-Gregor. Cependant, le navire se comportait bien. Il roulait relativement peu et taillait bravement sa route, à vitesse réduite, le commandant Lataste imperturbable à la passerelle. Heureusement la mer n'avait pas eu le temps de trop se creuser. La dépression fila assez rapidement : ce n'était qu'une queue de typhon.

En 1948, pour nous qui sortions de plusieurs années de guerre et de restriction, Hong-Kong était magique. L'immense rade - où d'innombrables cargos, amarrés aux coffres faute de quais, déchargeaient dans des chalands - était sillonnée par de superbes jonques sous voile, des sampans, des bâtiments de la Navy, de pittoresques petits paquebots reliant Macao, et des Starferries bondés assurant la liaison avec Kowloon et le continent. On découvrait la ville britannique aux imposants buildings, dont la Bank of China encadrée par deux énormes lions (depuis, elle disparaît entre les gratte-ciel comme la cathédrale Saint-Patrick à Manhattan), le Cricket's Club aux pelouses impeccables peuplées de gentlemen tout de blanc vêtus, les magasins regorgeant de tout, chaussures, vêtements, liqueurs, cigarettes, les salons de thé où les ladies chapeautées sirotaient des « pink gins » (gin pur coloré de quelques gouttes d'Angustura), les bus rouges et les taxis rutilants se frayant leur chemin au milieu des rickshaws et des portefaix, leur fléau se balançant sous le poids de deux lourdes charges, le tout dirigé avec flegme par des policiers anglais ou chinois en kakis immaculés et casquettes plates.

Dans les quartiers chinois, une foule affairée et bruyante grouillait entre les boutiques et les restaurants qui exhalaient des odeurs appétissantes, le tout surmonté d'innombrables enseignes en idéogrammes multicolores qui s'allumaient la nuit et constituaient, vues du Peak, un spectacle inoubliable...


Les chantiers navals de Taickoo Dock étaient très actifs et traitaient plusieurs navires en même temps.

Pour les travaux sur la coque, le Docteur-Angier avait été hissé hors de l'eau, sur un slipway, c'est à dire tiré par des treuils sur un plan incliné pour le poser sur un ber. Juchés sur des échafaudages à côté de braseros pour faire rougir les rivets neufs, les ouvriers chinois faisaient sauter les vieux au chalumeau, saisissaient les neufs avec des pinces, les enfilaient dans les trous et les mataient à la masse avec une habileté ahurissante, dans un bruit infernal.

 

La température frisait les quarante degrés et nous logions à bord dans des conditions inconfortables.

Or, je m'étais marié le 26 Février 1948 à la cathédrale de Saigon, pendant une courte escale. A cette occasion, je n'avais eu qu'un jour de congé. Aussi, Jacqueline, ma jeune épouse, grâce à cet arrêt technique prolongé à Hong-Kong, était venue par avion me rejoindre pour passer quelques jours à bord. La nuit, on fuyait souvent la moiteur de la cabine pour aller dormir sur la passerelle supérieure, à la belle étoile ! Souvent aussi, nous allions passer la soirée et danser dans une des nombreuses et luxueuses boites de nuit de la ville. Presque tous les cadres du chantier étaient écossais, et nous nous entendions très bien. Nos fournisseurs chinois nous gâtaient. Ils nous invitaient à de délicieux dîners dans les meilleurs restaurants chinois.

Je m'étais lié d'amitié avec le dentiste Frank Harvey qui nous promenait dans son Oldsmobile sur les petites routes serpentant à l'assaut du Peak, parmi les superbes villas de riches ressortissants chinois ou britanniques, d'où la vue magnifique s'étendait à l'infini. Parfois, il nous emmenait nous baigner dans les eaux tièdes de la plage de Big Wave Bay... D'autres fois, nous allions au cinéma où, à l'issue du film, tous les spectateurs, chinois compris, se levaient pour écouter le God save the Queen !

 

Par la suite, rompant avec les voyages classiques Saigon/Haiphong, nous fîmes une longue escale à Honé Cohé, sur la côte d'Annam, prendre un plein chargement de sacs de sel. Celui-ci provenait de salines locales et il était stocké en immenses pyramides. La durée de l'ensachage et le chargement facile nous laissaient des loisirs. Le coin étant réputé calme, je parcourus les environs en compagnie de Delbourg et Ivaldi. Nous fîmes alors la connaissance de deux légionnaires qui tenaient un petit poste avec des supplétifs annamites. Tous deux vivaient avec leur congaye (3).

Ils nous emmenèrent à la chasse sans se séparer de leur pistolet-mitrailleur. Nous, nous avions nos mousquetons du bord. Ce fut l'occasion de les essayer sur quelques volatiles, sans succès. Heureusement pour eux !

Nous apprîmes par la suite, après notre départ, que le poste avait été attaqué par les « Viets » (4). Mais avant que ceux-ci se décident à donner l'assaut, ce furent les deux légionnaires, soutenus par les tirs des fusils mitrailleurs des supplétifs, qui jaillirent de l'enceinte. L'un tirait avec son pistolet-mitrailleur, l'autre lançait des grenades. Ils couraient en hurlant des injures à l'encontre des attaquants. Ceux-ci, surpris et effrayés par cette réaction inattendue, s'enfuirent sans demander leur reste.

 

Bientôt, un autre voyage imprévu se présenta avec un chargement complet de phosphate en vrac pour Formose (Taïwan). Avides de nouveauté, nous étions ravis. Aussi, sur les conseils d'amis chinois, nous fîmes l'acquisition de deux sacs de cinquante kilos de poivre au titre de la pacotille (5). Notre intention était de les revendre trois fois plus cher à Keelung, notre port de destination

Mais, lorsque nous fûmes arrivés, c'était la débandade parmi les troupes de Tchang Kaï Tchek. Elles fuyaient les communistes et venaient se réfugier en territoire nationaliste. Des bâtiments de guerre et des vieux cargos chinois, bourrés de réfugiés jusqu'à la passerelle, arrivaient au port. Leurs équipages avaient embarqué femmes et enfants. C'est pourquoi, au lieu du grand pavois, les cartahus arboraient robes, petites culottes, soutien-gorge, toute la lessive de la famille ! Le déchargement, faute de moyens efficaces, fut très long et nous donna du temps libre. Il fallait s'occuper du poivre, mais personne à terre ne parlait anglais, comment faire ?

Heureusement, nous avions fait la connaissance d'une jeune chanteuse chinoise qui, elle, le parlait. Avec son aide et celle de son petit frère, nous louâmes un sampan et un diable. Et nous voilà partis en leur compagnie dans les rues de Keelung, Delbourg, Monsieur Nhu et moi, à la recherche d'une épicerie intéressée.


Inutile d'ajouter que les commerçants nous voyaient venir. Malgré le baratin de la petite chinoise, nous réussîmes tout juste à nous rembourser de notre achat. La pauvrette en pleurait. Nous dûmes la consoler en l'assurant que nous nous étions bien amusés !

Une fois débarrassés du souci du poivre, alors que nous déambulions dans les rues tristes et sales de Keelung, notre regard fut attiré par une grande pancarte au-dessus d'une vieille maison en bois: CATHOLIC MISSION. «Chouette, s'écria Alain Delbourg, on va aller leur faire une visite et on va tomber sur des missionnaires américains qui vont nous offrir un whisky ! ». Sitôt dit, sitôt fait. Nous gravîmes un escalier branlant et frappâmes à une porte. Une vois répondit quelque chose en chinois que nous prîmes pour une invitation à entrer, ce que nous fîmes. Nous découvrîmes une petite pièce aux murs nus avec, accroupis sur une natte, trois Chinois âgés qui mangeaient. Ils nous regardèrent d'un œil ébahi. Nous nous inclinâmes poliment et expliquâmes, en anglais, que nous étions des marins français catholiques : nous avions vu leur pancarte et nous avions décidé de leur faire une visite. Un long silence suivit. Nos trois Chinois échangèrent entre eux des regards embarrassés suivis de quelques mots. Au bout d'un moment l'un d'eux se leva et, dans un anglais approximatif, nous remercia de notre visite. Ensuite, il nous demanda si nous voulions saluer le Saint Sacrement. Adieu whisky, mais va pour le Saint Sacrement !

Notre hôte nous conduisit alors dans une pièce attenante, assez délabrée, qui contenait un petit autel sur lequel brillait une petite lampe. Sérieux comme des papes, nous joignîmes les mains et demeurâmes en silence quelques instants, les yeux baissés, avant de remercier chaleureusement le brave homme, et descendre les escaliers de la Mission.

 

(3)    Congaye : femme annamite au temps de la colonisation.

(4)    Viet : d'une manière familière ou péjorative, un soldat vietnamien du Viêt-minh.

 (5) Pacotille marchandises ne payant pas de fret, embarquées par les hommes d'équipage ou les passagers pour faire du commerce pour leur propre compte. Nom donné également à des marchandises de peu de valeur.