&&        RELEVE  ROCAMBOLESQUE       &&

 

 

 

            Emprunté aux « Carnets de bord » du Cdt Guy Kérignard

 

                   Au début de ma navigation, le marin français était relevé après 10 mois consécutifs d’embarquement et à condition que son navire fasse escale dans un port de France ou de l’Europe du Nord. Le transport de ou vers son domicile se faisait aux frais de l’armateur, par train en première classe pour les officiers, en seconde pour le personnel d’exécution. Vers le milieu des années 60, la durée d’embarquement donnant droit à la relève, variable selon les compagnies, a été réduit en moyenne de moitié et le transport par avion a été accepté pour les trajets les plus lointains. Depuis une vingtaine d’années, les relèves par avion ont été généralisées, et actuellement elles se font tous les trois ou quatre mois d’embarquement quel que soit le port d’escale du navire. Ces mouvements d’embarquement et de débarquement d’équipage ont été à l’origine d’aventures pittoresques et drôles. Comme second capitaine, j’ai eu l’occasion en particulier à deux reprises, de vivre ce genre d’aventure.

 

Parti de Philadelphie, le Jacques Cartier était venu mouiller en août 1976 à l’embouchure du fleuve Zaïre pour y charger du pétrole en provenance d’Angola. Nous avions jeté l’ancre légèrement côté angolais. Les relations entre ces deux pays voisins étaient des plus tendues. La guérilla faisait quotidiennement plusieurs victimes dans la région.

 

Les embarquants étaient arrivés à bord depuis la veille sans incident. Les 10 débarquants dont je faisais partie, devaient quitter le Jacques Cartier mardi à 19 heures. Une vedette était prévue pour nous amener à terre, au petit port de Boma, devant lequel nous étions au mouillage. Nous avions tous plus de quatre mois de bord et nous avions hâte d’arriver en France pour passer deux mois de congé en famille pendant les grandes vacances scolaires.

 

La vedette était à l’heure au rendez-vous et nous fûmes accueillis à terre par le commis de l’agence locale chargé du navire. C’était un brave zaïrois d’une trentaine d’années qui, dans la nuit noire, nous conduisit à une cabane non éclairée, distante de quelques dizaines de mètres seulement du débarcadère. Après quelques minutes d’attente valises aux pieds, nous vîmes arriver un personnage, à l’allure de géant, se présentant comme étant le citoyen X…. commandant du port de Boma. Au Zaïre, le mot citoyen remplace en effet celui de Monsieur. Il nous annonça alors, que sur ordre du citoyen Président de la république du Zaïre, il ne pouvait pas nous donner l’autorisation de débarquer. Il ajouta qu’étant père de dix-neuf enfants il tenait à conserver son poste et en conséquence ne pouvait passer outre cette interdiction ! Stupéfaction de tout le groupe de débarquants, ne comprenant pas très bien ce que vous allez faire le citoyen Président dans cette affaire.

 

Le commis de l’agence me fit signe qu’il allait arranger tout ça. En effet, deux minutes plus tard nous avions l’autorisation de nous rendre à l’hôtel pour y passer la nuit. À chaque fois ce brave père de famille nombreuse inventait cette histoire pour gagner quelque zaïres en pourboire !

 

Le lendemain matin mercredi, je demandais un contact radio (il n’y avait pas le téléphone à Boma) avec un responsable de l’agence maritime à Matadi, pour lui confirmer notre arrivée le soir même vers 18 heures. Le directeur en personne me répondit que tout était prêt pour nous réserver un accueil chaleureux à Matadi. Je n’en demandais pas tant mais enfin c’était tout de même de bon augure. Nous avons pris la vedette assurant la liaison Boma-Matadi par le fleuve Zaïre. C’était une vedette couverte, avec de larges baies latérales vitrées, sans store ni système d’ouverture. Les rayons du soleil inondaient ainsi cet espace clos surpeuplé car la capacité maximale en passagers de 400 personnes était très largement dépassée. Nous étions les seuls blancs parmi ces passagers, en majorité des femmes qui allaient au marché de Matadi vendre leurs produits dont quelques singes encore sanguinolents, embrochés sur des bambous. À l’intérieur du « salon passagers » régnaient un brouhaha assourdissant et une odeur indéfinissable, mélange d’effluves de transpiration, de terres humides encore collées aux racines des légumes et de viandes fraîchement abattues.

 

De temps en temps le patron de la vedette actionnait le klaxon et accostait à même la berge du fleuve. Des femmes, un lourd fardeau sur la tête et un sac à chaque bras, pressaient le pas pour embarquer. Quelques passagers débarquaient et disparaissaient rapidement à travers champs. Je me souviens d’un vieil homme en costume bleu marine et chaussures vernies, assis non loin de moi sur un banc du salon. Il avait dû enlever ses chaussures qui vraisemblablement le gênaient par manque d’habitude à porter ce genre d’accessoire vestimentaire, si bien qu’il débarqua en oubliant sa paire de souliers vernis sur la banquette, habitué à marcher pieds nus il ne s’est aperçu de rien. Le folklore de l’Afrique Noire était là sous nos yeux à l’état pur. Le Zaïre est un fleuve de la zone équatoriale très arrosée, ce qui lui donne un débit très important au point de déplacer d’un jour à l’autre les bancs de sable de son lit. Pour les éviter, le patron de la vedette devait louvoyer sans cesse et à chaque changement de cap, le bateau prenait une gîte impressionnante par manque de stabilité due à sa surcharge en passagers. Le patron, habitué aux réactions de son bateau, paraissant tout à fait confiant.

 

À 18 heures, heure prévue pour notre arrivée, nous étions encore loin de Matadi et je craignais que l’agent ne perde patience et ne soit plus là pour nous accueillir. Finalement nous arrivâmes à destination vers 22 heures, le chauffeur de l’agence nous attendait. Après ces 14 heures de remontée du fleuve, des conditions certes originales mais tout de même inconfortables, et avec un simple sandwich comme déjeuner, nous avions hâte d’arriver à notre hôtel. Le chauffeur nous fit monter dans son minibus. Quelques kilomètres plus loin nous arrivions dans une cour qui ne ressemblait en rien à une cour d’hôtel et pour cause nous étions dans un couvent !

 

La mère supérieure attendait neuf marins. Malheureusement nous étions 10 et elle ne pouvait offrir que neuf lits de camp dans un dortoir des plus monastiques. Stupéfaction et colère de notre part, nous qui comptions sur un accueil chaleureux. Furieux, je demandai aux chauffeurs de me conduire auprès du directeur de l’agence. Il me répondit qu’il était à un cocktail sur un navire zaïrois en escale dans le port de Matadi. Je laissai mes neuf compagnons de voyage dans la cour du couvent, avec les bagages, aux bons soins de la mère supérieure et pris la direction du port. Le directeur me reçut avec beaucoup d’empressement et me demanda la raison de ma visite.

 

« Je suis là pour vous faire part de mon très vif mécontentement concernant votre accueil à Matadi. Je ne comprends pas pourquoi nous nous retrouvons dans un couvent pour y passer la nuit alors que ce matin, vous-même, m’avez confirmé la réservation de dix chambres d’hôtel. Je me verrai dans l’obligation d’en informer la direction de ma compagnie dès mon arrivée en France. »

 

« Calmez-vous capitaine, me répondit-il, il y a eu un changement de dernière minute à l’hôtel, mais j’ai fait diligence pour vous trouver un endroit calme pour la nuit, vous y serez très bien ».

 

« Certes, l’endroit est calme mais il manque un lit ».

 

« Pas de problème capitaine, il y a certainement à bord de ce bateau une cabine disponible pour vous ».

 

Effectivement il y avait une cabine d’équipage non occupée. De retour au couvent, je mis tout le monde au courant de la situation. Il était alors 23 heures et nous n’avions pas encore dîné. Le marin est en général, patient et s’adapte assez facilement aux conditions du moment mais la nourriture et la boisson sont pour lui des éléments indispensables pour conserver le moral !

 

L’agence nous avait tout de même réservé une table dans un restaurant du centre de Matadi. La salle à manger était occupée par une majorité de blancs qui achevaient leur repas.

 

Lorsque certains d’entre nous demandèrent du vin pour le repas, le garçon répondit qu’il avait eu ordre de sa direction de ne pas en servir car quelques jours auparavant, il avait servi du whisky à un équipage américain et leur armateur avait refusé de payer les alcools. Si l’on désirait du vin à table nous devions payer, le reste du repas étant à la charge comme d’habitude, de la Transat. Nouvelles protestations et discussions avec la direction du restaurant, sans succès, lorsqu’un client se leva d’une table voisine et vint me parler à l’oreille.

 

« J’ai cru comprendre que vous aviez des problèmes avec le garçon, si je peux vous aider ce sera avec plaisir ».

 

 « Effectivement, on me demande de payer la boisson en argent local et je n’ai pas suffisamment de zaïres pour cela, par contre j’ai de l’argent français » (Heureusement, avant de quitter le Jacques Cartier, j’avais pris soin de demander une avance pour le cas où…)

 

« je peux vous dépanner sur-le-champ en échangeant autant de zaïres que vous voulez pour de l’argent français ».

 

J’ai bien sûr accepté la proposition de ce Strasbourgeois perdu au Zaïre et qui très certainement avait un besoin urgent de francs. Il me demanda alors de le suivre aux toilettes ! Une fois rentrés, il referma la porte à clé. En de pareilles circonstances certaines idées traversent l’esprit…. Il n’en était rien. La proposition était honnête, et d’autant plus que le taux de change proposé était nettement inférieur au taux officiel. L’opération terminée, je regagnai ma table et annonçai à mes hommes qu’ils auraient droit au vin rouge pour le repas.

 

Après une aussi longue journée, riche en imprévus, je laissais mes compagnons de route au couvent et regagner ma cabine sur le port en parcourant à pied les 3 km qui m’en séparaient.

 

Comme prévu par l’agence, je me trouvais le lendemain matin  jeudi à neuf heures dans le bureau du directeur qui eut l’audace de demander si la nuit avait été bonne. Je n’avais pas fermé, le navire déchargeant des saumons de cuivre dans un vacarme épouvantable !

 

En ce jeudi matin nous devions prendre à 10 heures le bus pour nous rendre à Kinshasa, ancien Léopoldville capitale du Zaïre, distante d’environ 350 km. Le directeur nous conduisit avec sa voiture à la gare routière. Le bus que nous devions prendre reposait par ses essieux sur quatre parpaings. Renseignements pris, un autre bus était prévu en remplacement, il était à 150 km et serai là dans une heure ! C’est aussi cela l’Afrique, il faut s’adapter à sa philosophie ! Devant une telle succession d’imprévus fâcheux je décidai de prendre personnellement en charge notre acheminement sur Kinshasa et d’ignorer totalement l’agence maritime locale pourtant rémunérée par la transat pour assurer notre transit au Zaïre.

 

Un minibus passa à proximité par hasard. Il n’avait pas de passagers. Je l’arrêtai et demandai au chauffeur, un jeune zaïrois d’une vingtaine d’années, s’il pouvait nous conduire jusqu’à Kinshasa.

 

« Pour moi pas de problème, le minibus et libre, mais son certificat de sécurité est périmé. »

 

« Que faut-il faire ? »

 

« Il faut aller chez un garagiste qui, après une visite du car délivrera un certificat. Si je n’ai pas ce papier la police peut arrêter le car, le mettre à la fourrière en laissant les passagers sur le bord de la route. »

 

Il était donc préférable de mettre de notre côté toutes les chances d’arriver enfin à la capitale. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés tous les 10 sur une place de Matadi, en plein midi, entourés de petits noirs regardant ces 10 blancs avec beaucoup de curiosité, la main tendue en attente de quelques pièces de monnaie. Pendant ce temps le garagiste allongé sous le car, visitait je ne sais quel organe du véhicule, peut-être les plaquettes de freins. Notre bus fut déclaré apte pour le service. Par contre, occupés que nous étions à discuter avec les enfants, nous ne nous sommes pas aperçus que notre chauffeur avait disparu ! Que faire ? Nous ne pouvions qu’attendre sous ce soleil de plomb, au milieu d’enfants de plus en plus nombreux et de plus en plus empressés à quémander tout ce que nous avions sur nous. Au bout d’un certain temps qui nous a semblé être une éternité, nous fûmes interpellés par un homme d’une quarantaine d’années, un attaché-case à la main. C’était le propriétaire du minibus qui passant par-là, reconnut son véhicule se demandant ce qu’il pouvait bien faire chez ce garagiste. Je lui annonçais alors que je l’avais loué pour aller jusqu’à Kinshasa, l’avis de sécurité venait être fait et que malheureusement le chauffeur avait disparu. Pas étonné du tout, le propriétaire m’annonça qu’il était vraisemblablement parti prévenir sa famille.

 

« Vous savez, me dit-il, la route est dangereuse jusqu’à la capitale ! »

 

Effectivement peu de temps après on vit réapparaître le jeune chauffeur qui, pendant que s’effectuait la visite de sécurité de son car, était allé dire peut-être un dernier adieu à sa famille. Son patron lui demanda alors s’il avait bien les autres papiers du véhicule :

 

« Eh bien, justement….. la police m’a confisqué ma licence (équivalent du permis de conduire) ce matin pour excès de vitesse. »

 

« Quel policier ? demanda le patron ».

 

« C’est untel, il était en poste à la sortie de Matadi. »

 

Le propriétaire prit le volant et nous voilà à la recherche du policier. Il reste évidemment introuvable. En revanche, un de ses collègues, étant donné notre situation, s’est montré très compréhensible et nous délivra une autorisation provisoire de circulation. Il était environ deux heures de l’après-midi, nous n’avions toujours pas déjeuné et nous avions tous très soif. Mais pas question de s’arrêter, nous avions trop hâte d’arriver enfin à Kinshasa. Contrairement à ce qui nous avait été annoncé la route n’était pas plus dangereuse qu’une route sinueuse en France. Par contre les contrôles de police étaient bien réels. Nous avons été arrêtés à un barrage de police. Sueurs froides, ce papier provisoire allait-il être suffisant aux yeux de ces policiers ? Après quelques minutes de discussion avec celui qui paraissait être leur chef, nous avons été autorisés à continuer notre route. Un autre obstacle venait d’être franchi. Quel allait être le prochain ?

 

Ce fut le dernier de la journée. Nous arrivâmes enfin sans autre incident à l’hôtel Okapi situé à la périphérie de Kinshasa, tout près du palais présidentiel. Nos 10 chambres avaient été bien retenues. Il était 22 heures en ce jeudi soir, nous avions quitté le Jacques Cartier depuis deux jours et nous n’avions parcouru que 350 km !

 

Cet hôtel cinq étoiles eut pour nous l’avant-goût du paradis : air conditionné, piscine, bonne table, nous avons eu droit au vin pour les repas sans aucun problème, le moral de mes compagnons d’aventures était nettement meilleur. Nous devions rester dans ce havre de paix jusqu’au samedi matin et prendre le vol UTA pour Paris.

 

Le vendredi dans la matinée, après une bonne nuit réparatrice des fatigues physiques et nerveuses des jours précédents, je proposai de prendre de taxi et de faire un peu le tourisme dans la ville. J’en profitai pour prendre contact avec l’agence UTA. L’employée très courtoise et très calme m’annonça que nos 10 réservations pour le lendemain n’étaient pas fermes. Nous étions sur une liste d’attente et nous étions invités à nous présenter à sept heures à l’aéroport. En fonction des places disponibles dans l’avion, un certain nombre d’entre nous pourraient peut-être s’envoler pour Paris, sinon il fallait attendre la semaine suivante !

 

Devant une telle accumulation d’imprévus on finit par perdre courage et se sentir complètement désarmé. Je suis allé, tout de même, « frapper aux portes » des autres agences de compagnies aériennes, leurs vols étaient tous complets sur Paris. En plein mois d’août les Français résidant au Zaïre, partaient prendre leurs vacances en France.

 

Bien qu’au paradis cinq étoiles je nous voyais condamner à y rester encore quelques jours, quand j’aperçus, un peu à l’écart des autres, l’agence de la compagnie Air Zaïre. Une employée me reçut dans un petit bureau et contre toute attente m’annonça qu’il y avait de la place sur le vol direct Kinshasa Paris de 22 heures le soir même. De retour à l’hôtel je faisais part de notre mésaventure à un français, attaché à la réception et de mon heureuse surprise d’avoir pu obtenir 10 places sur ce vol alors que tous les autres étaient complets. J’eus tout de suite l’explication :

 

« Oh ! me dit-il cela n’est pas surprenant, Air Zaïre n’a pas bonne réputation auprès des passagers ».

 

Qu’à cela ne tienne nous avions nos places sur le vol du soir et le lendemain nous serions à Paris…. enfin peut-être ! À 21 heures, nous étions à l’aéroport de Kinshasa, pratiquement désert et dans une demi-obscurité. Cela ne fait pas vraiment sérieux, une heure avant le départ d’un vol international. À 22 heures les pistes d’envol étaient toujours désertes et dans une totale obscurité. Nous étions pratiquement les seuls à attendre le départ d’un avion. Quel allait être la nouvelle surprise ? À 23 heures la situation était toujours la même et les rares employés de l’aérogare ne  semblaient pas du tout concernés par cette situation.

 

Pour passer le temps nous évoquions nos projets de vacances en France.

 

 Tandis nous vagabondions de la côte bretonne à la Côte d’Azur en  passant par le Périgord, une piste s’éclaira tout à coup. Quelques minutes plus tard un Boeing-747 air Zaïre atterrissait,  une cinquantaine de passagers en démarquaient et un camion-citerne se présentait pour faire le plein de kérosène. À une heure du matin nous pouvions monter dans l’avion, et avec nous, 60 kamikazes ! Une fois en vol nous avons eu droit à la présentation de l’équipage, le commandant de bord était finlandais, son copilote canadien et le personnel de cabine zaïrois. Huit heures plus tard nous étions à Roissy-Charles-de-Gaulle sans incident.

 

Le groupe se sépara une fois les bagages récupérés se souhaitant mutuellement de bons congés et peut-être à bientôt sur un autre navire. Pour moi la mission de responsable du groupe pendant son rapatriement était accomplie. Il me restait à en rendre compte au directeur de l’armement de la transat, lequel me répondit très rapidement, d’un ton envieux, que nous avions eu beaucoup de chance de vivre une telle aventure !

 

                                                                                                          Avec le recul du temps, je pense qu’il avait raison.