Un extrait du chapitre : « On a eu chaud, Cap’tain ! Souvenirs d'un Pilote"

 

Tiré de " AUX VENTS DE MER ET DE TERRE" de Jacky Messsiaen et publié avec son aimable autorisation.

 

IL NE FAUT PAS MANQUER DE SIMPLICITE !

J'étais pilote à peine depuis un peu plus d'un an, c'était donc en avril ou mai 1972; je fus un certain matin désigné pour la sortie d'un navire polytherme des Messageries Maritimes, 1'AQUILON, venu effectuer ses visites de garantie à Dunkerque. Je me souviens que c'était un navire magnifique, pas très grand, mais où tout marchait à la perfection (aux Messageries on ne regardait pas à trois sous comme dans des compagnies privées pour le fonctionnement des appareils). Entière­ment peint en blanc, ce fier vaisseau avait fait un séjour assez long au quai de Suez, à côté de l'écluse Trystram et il présentait des tirants d'eau faibles pour un navire de cette taille. Ce détail est d'importance et d'ailleurs, la pre­mière chose que fait un pilote c'est bien de vérifier les tirants d'eau (quand les lignes sont visibles) avant de monter à bord ; tout marin sait que faible tirant d’eau rend le navire volage et qu'un fort tirant d'eau oblige à manœuvrer tout en douceur (à mon avis la seule règle que doit connaître un pilote est résu­mée en  1/2mnv2, l'énergie cinétique d'un navire varie en fonction du carré de sa vitesse).

Tatillon de nature sur l'exactitude, j'étais au pied de l'échelle de coupée à 9 heures pile comme commandé; en train de me dire qu'il faudrait être prudent au moment de l'appareillage car un navire longtemps immobilisé à quai peut réserver des surprises surtout du côté machines et de plus il ventait SW 6/7 ce qui est plutôt frais pour un navire de 130 mètres et seulement 4 m de T.E., un vrai bouchon sur 1'eau, sensible à toutes les risées.

Je fus accueilli aimablement en haut de la coupée par un lieutenant en uniforme (c'était de règle aux Messageries) et visiblement surpris de voir un pilote aussi jeune monter à bord (je n'avais que 31 ans!). Il faut dire que les lieutenants des Messageries Maritimes étaient généralement assez âgés par rapport à leurs camarades des autres compagnies où l'avancement des officiers était plus rapide.   Ces "bipèdes" (c'est le vilain qualificatif qu'ils se donnaient) en tiraient cependant quelques avantages : une existence sociale à bord intermédiaire entre celle des officiers de Marine et la nôtre, coureurs de pont plus habitués au bleu de chauffe qu'à la tenue blanche ; ils recevaient aussi pour leurs études des bourses confortables (un de mes meilleurs amis au cours de CLC recevait des Messageries quatre fois plus d'argent que moi venant de la Dreyfus qui m'accordait un prêt remboursable équivalent à une bonne paie d'ouvrier). Ces officiers avaient en outre des espérances de "service à terre" en fin de carrière et un certain nombre d'avantages issus du fonctionnariat (primes etc). Mais je ne veux surtout pas avoir l'air de les jalouser : j'étais pilote depuis six ou sept ans quand je revis un de mes "anciens" de l'école de Paimpol, Y.T., brillant lieutenant commissaire à l'âge de 40 ans sur un cargo classique !

Mais, revenons à mes aventures de pilote ; comme prévu, la mise en place du personnel de manœuvre fut plutôt laborieuse, on ne quitte pas comme ça un quai où l'on est amarré depuis trois semaines.

 

Cela ne plaisait pas du tout au Commandant - dont je tairai le nom car il sera un peu la victime de mon histoire - un petit chauve hypernerveux et qui s'en prenait à tout le monde à sa portée : le second - un  alerte  quinquagénaire- les lieutenants (qui bien entendu ne valent pas les officiers d'autrefois!) le bosco le charpentier et j'en passe. Personnellement j'étais préoccupé par tout autre chose car la Capitainerie m'avait demandé de sortir par l'écluse Trystram, juste assez longue et large pour nous contenir, et encore, en « coinçant » les deux remorqueurs dans les formes.

J’avais à peine demandé trois ou quatre lancements de moteur que le pacha me disait  déjà "Pilote, attention, nous n'avons plus beaucoup d'air en bas pour la manœuvre !" Trouillard !

Il était déjà plus de onze heures quand nous sortîmes du sas pour la mer, creuse je dois le dire avec ces vents forts du suroit.

 

Il est curieux de constater, quand on est pilote, combien les marins de métier, dès qu'ils sont à la mer, oublient les simagrées-convenances de la vie mondaine à terre. Nous venions à peine de franchir les jetées que tout ce beau monde bleu-marine galonné redevenait marin : on se remettait à parler du quart

de la veille, des repas, du café ........................ du café pour le pilote...eh oui, il était

temps d'y penser quand même! Le temps dehors était exécrable, la mer hideuse plus on courait ouest vers le Dyck (à 40 kilomètres de Dunkerque dans le nord de Calais) moins il y avait de marins sur la passerelle.

Vers midi quinze, le Commandant qui avait eu fort à faire pour remettre son équipage en situation nautique normale, me dit :" Pilote,je descends déjeuner je vous laisse mon lieutenant que voici, à quelle heure pensez-vous que nous se­rons au Dyck ?"

« Je ne pense pas que nous y serons avant 14 heures avec le temps qu'il fait Co­mmandant"

"O.K. Pilote, je descends, n'hésitez pas….."

Vers midi trente, je m'approche du timonier : "Quel Cap ?" - "268 pilote". "Qu'est-ce que vous avez mangé ce midi ?" -"La morue à l'aïoli". Chouette, j'adore ça et comme moi l'état de la mer ne me gêne pas, vivement que le maître d'hôtel monte mon repas ! Sur un plateau d'argent s'il vous plait comme c'est l'usage à la Compagnie. Vers 13 heures se déroule une relève d'offi­ciers ; je ne dis rien, croyant en un "troisième service", à bord des bateaux les usages sont très variés. A 13h30 le Commandant revient en se frottant le ventre. Moi je commence à avoir sacrement faim, mais, bêtement, je n'ose rien dire et d'ailleurs, le bateau pilote est le long du bord, je vais pouvoir dans quelques minutes me rattraper chez moi".

"Commandant, le bateau-feu Dyck est là (geste à l'appui) tout est clair devant, le bateau-pilote est le long du bord, je vais vous souhaiter un bon voyage. Cependant, en raison de l'état de la mer, attendez que je sois bien arrivé sur mon bateau, restez donner de l'abri, je vous appellerai en VHF dès que je serais en sécurité. Bonne route Commandant".

Léger et ventre vide, je m'affale le long du bord dans le canot qui m'attend. Nous venons à peine de décoller que j'entends le moteur se mettre en route et l'Aquilon fiche le camp, nous laissant ballotés et à demi-noyés dans une mer très forte. Deux minutes plus tard, ce n'est plus de la navigation vers le bateau-pilote que nous faisons mais un véritable exercice de survie! Heureuse­ment, mes hommes ont une sacré expérience du mauvais temps en mer du Nord et bientôt le patron nous vire à bord à grand coups de bings et de bangs sur la coque mais sains et saufs. A peine retrouvé mes esprits sur la passerelle du bateau pilote j'appelle l'Aquilon en VHF :"Merci Commandant de l'abri que vous ne m'avez pas donné à mon débarquement et pour le délicieux repas que vous avez oublié de me faire servir!"

"Ah ? Pardon pilote, je n'ai pas compris "

"L'Administrateur X vous aidera certainement à comprendre, bon voyage !"

J'en reste écœuré, ce type, absorbé par ses problèmes de Commandement d'un grand navire moderne en oubliait jusqu'à la plus élémentaire hospitalité et le plus élémentaire sens marin.

Bien sûr le ruminais amèrement tout cela et le lendemain matin, de retour à terre j'allais rendre compte à mon chef, M. CAVELAN. Il m'écouta avec beaucoup d'attention, mais il en avait tellement entendu et vu dans sa carrière (une des plus récentes affaires était la chute de Georges Chrétiennot de dix mètres de haut dans le canot à cause d'une échelle mal amarrée sur le russe Bratislava) qu'il me conseilla seulement : "Allez raconter tout ça au Commandant COTTET, le Capitaine d'Armement, il vous connait et il a une grande estime pour vous".

 

J'allais donc raconter mes aventures au "Patron" des Messageries à Dunkerque qui me répondit ceci :" Messiaen, VOUS MANQUEZ DE SIMPLICITE, n'hésitez jamais à demander ce dont vous avez besoin quand vous pilotez un de nos navires notre volonté est que tous les pilotes soient reçus à bord avec égards"

-"A Bon Commandant, je comprends que, tant que c'est raisonnable, je peux demander sur vos bateaux ce que je désire ?"

-"Exactement, et si cela ne se fait pas, venez me le dire, mais, c'est impensable !"

 

Quelques jours après cet entretien, je suis appelé pour prendre en charge un grand cargo classique venant d'Anvers par la passe de Zuydcoote, un Messageries. Je ne me souviens pas du nom, mais le Commandant était l'ami LOUVET dont je connaissais un peu la famille et qui m'accueillit à bord très sympathiquement Il était à peu près dix-sept heures "Bienvenue à bord Pilote, voulez-vous quelque chose ?"

Embêté parce que c'était Louvet, mais sans sourciller, je réponds :"Oui Commandant je prendrai bien un whisky"

Je m'attendais à un refus poli mais Louvet avait du coffre, et quelques minutes plus tard, son Maître d'Hôtel montait une bouteille de Johnnie Walker et du Perrier!

-"A votre santé Commandant" et je pris en main l'entrée du navire au port sans

qu'il y eut la moindre allusion...Amarré dans l'écluse Watier, j’abordai LOUVET

à part sur l'aileron de passerelle :

-"Ca doit vous surprendre que je boive du whisky à cinq heures de 1'après midi

à mon âge ?"'

"Ben...dans ce métier ..."

-"Rassurez-vous Commandant, je ne suis pas alcolo, simplement, je viens DE NE PAS MANQUER DE SIMPLICITE comme me l'a demandé le Commandant Cottet et je lui raconte mon histoire. Ce Commandant se met alors à rigoler de bon cœur :" Je vous avais pris pour un nouveau Capitaine Haddock !"

Le lendemain matin j'ai appelé Cottet à son bureau :"Vous avez gagné Commandant, j'ai demandé un whisky à 17 heures sur un de vos cargos et on me l'a servi !"

 

Et c'est vrai finalement qu'il ne faut pas manquer de simplicité! J'eus l'occasion de le vérifier une autre fois toujours aux Messageries. J'avais pris au Dyck vers les cinq heures du matin un cargo destiné à Dunkerque. Amarré deux heures plus tard dans le sas, le Maître d'hôtel monte un magnifique plateau d'argent gréé d'un petit déjeuner royal qu'il pose sur la tablette à cartes. L'odeur de café au lait et de croissant frais m'attire aussitôt et je me mets à casser une bonne croûte. Le loufiat en tenue me regarde terrorisé. "Ça ne va pas Maître d'hôtel ?"

-"Si, mais le petit déjeuner, c'est pour le Commandant ! pas pour vous!"

-"ah bon, et bien, allez en chercher un autre pour le Commandant, moi je vais finir celui-ci puisque je l'ai commencé".

Le Commandant qui était sur l'aileron devait avoir ses petites habitudes car il arriva dignement mais ne dit rien quand il me vit devant "SON plateau". Il se dirigea vers le téléphone et je l'entendis nettement dire "Montez moi un autre petit déjeuner, le Pilote est en train de manger le mien !" -"Je vous ai pris votre petit déjeuner Commandant ?"

-"Non, non, ça ne fait rien, continuez "(je voyais les matelots pouffer).

-"Oh, je suis désole j. mais le Commandant COTTET m'a dit que je ne devais jamais manquer de simplicité sur les bateaux de sa compagnie !

Je suis encore convaincu depuis, que je n'aurai pas eu de petit déjeuner si je ne m'étais "emparé" de celui du pacha !

 

Et pour finir avec les Messageries Maritimes, une toute autre petite histoire : je venais de terminer la manœuvre d'un cargo que commandait M. BACH, dans des conditions d'ailleurs assez difficiles mais tout s'était merveilleusement bien passé.

Le Commandant me tend la main en disant :"Ca s'est rudement bien passé entre nous Pilote !"

" C'est normal Commandant, entre musiciens on ne peut que s'accorder parfaitement".Il me regarde très surpris -"Pardon ?"-"Ben oui, vous vous appelez Bach et moi ...Messiaen"