&&                        BREVES                    &&

 

 

 

Vous avez dit « Capitaine au Long Cours »

In vino veritas

Improbable courrier

Le médecin de papier

 

30/6/2020

 

&&           VOUS AVEZ DIT CAPITAINE AU LONG COURS ?         &&
UNE BRÈVE HISTOIRE DE NOTRE TITRE

 

Souvent à la tête d'un énorme « flotteur », bourré de conteneurs standardisés et dont la passerelle est bardée de systèmes électroniques : écrans radar pour éclairer sa route, récepteurs GPS qui lui fournissent en permanence sa position, satellites qui disent le temps, automatismes qui s'occupent de maintenir le cap et conduire la propulsion, sans compter les multiples «liaisons» qui le placent en permanence sous le contrôle de tatillons bureaux à terre, « le marin-Ingénieur » qui commande aujourd'hui un navire, a peu à voir avec le « Seul maître à bord, après Dieu » du passé. Celui-là choisissait librement la route de son bateau, en calculait la position deux ou trois fois par jour, observait le ciel et la mer pour prévoir l'évolution du temps, élaborait « à la main » le plan de chargement et vivait pendant toute l'expédition avec un groupe d'hommes inchangé, qui formaient un équipage. Les contacts avec l'armateur et ses services étaient clairsemés et son voyage durait plusieurs mois, entrecoupés d'escales dans des ports où une foule de dockers s'affairait durant quelques jours pour le charger ou décharger. Cela donnait le temps de voir un peu du pays où l'on avait accosté et d'en rap­porter des souvenirs exotiques. Ces « anciens » portaient le beau titre de Capitaine au long cours dont nous allons brièvement rappeler l'histoire.

 

Le terme de « Long Cours » est apparu à la fin du XVIe siècle. En mars 1584, un Édit de l'Amirauté parle en effet d'armer des navires « pour le cours », c'est-à-dire en vue de la « navigation de longs voyages ». Le terme va évoluer pour devenir « au long cours »,  tandis que se précisent les notions de grand et petit cabotage. Quant au titre de « Capitaine », il est initialement réservé aux of­ficiers qui commandent un navire de guerre et reçoivent à ce titre un « Brevet royal ». Dans la marine marchande, on ne délivre, après examen, qu'une « Lettre de commandement » dans laquelle figurent les états de service de l'intéressé et le nom des membres de la commission qui a certifié sa capacité à «monter, commander et piloter» un navire.

 

La Grande ordonnance de la marine d'août 1681, appelée aussi Code de la marine, de Colbert, va  fixer un ensemble de prescriptions pour les «Capi­taines qui feront des voyages au Long Cours » et c'est la première fois qu'on associe les deux termes. Les autres navires marchands sont dirigés par des «Maitres », des « Patrons ». ou des «pilotes ».

 

L'Ordonnance du 18 octobre 1727 inspirée par Maurepas, actif ministre de la marine de Louis XV, indique les titres qui sont exigés pour exercer le commandement des navires naviguant au long cours et au cabotage. Elle confirme la précédente, sans encore « labelliser » le titre de « Capitaine au long cours ». C'est seulement dans les ordonnances du 1er janvier 1786,  préparées par le marquis de Castries, ministre de la marine de Louis XVI, en vue de « réorganiser la flotte de guerre, simplifier la hiérarchie maritime et systématiser la for­mation des officiers », que l'appellation de « Capitaine au long cours » va figurer dans un texte officiel.

 

La Révolution ne tarde pas à le faire disparaitre, en créant avec un but égalitaire un recrutement unique pour la marine de guerre et la marine marchande. On y prévoit seulement deux grades : Enseigne entretenu et Enseigne non entretenu, les deux étant admis au commandement des bâtiments de commerce. Ils ne du­reront pas ; dès 1795 des « lettres de commandement » recommenceront à être délivrées aux capitaines au long cours de la marine marchande.

 

Il faut attendre le 12 octobre 1816, pour voir le titre Capitaine au long cours s'accompagner d'un brevet, dont le premier sera délivré le 1e, mars 1817. On donne l'ordre en même temps de renouveler les « lettres de commandement » de tous les capitaines au long cours en exercice,  en les remplaçant par des brevets définitifs. L'Ordonnance du 17 janvier 1846 imposera à ceux qui commandent un navire à vapeur, de justifier en supplé­ment des connaissances nécessaires pour en diriger la machine et surveiller le travail du Mécanicien.

 

En 1893. à l'occasion de la mise en place d'un nouveau programme de formation et sans que nous ayons pu en trouver la raison, le titre de Capitaine au long cours est remplacé par celui de « Capitaine de Marine Marchande ». Deux nouveaux brevets sont délivrés : celui de Capitaine de 1ère  classe de la Marine Mar­chande et celui de Capitaine de 2eme classe de la Marine Marchande. Ce changement suscite des protestations véhémentes. Plus efficaces que celles que nous avons récemment connues, elles conduiront à rétablir en 1896, l'appellation initiale.

 

 Un « Brevet supérieur » de Capitaine au long cours apparaît en 1908, dont nous ignorons les particularités. L'ancien brevet est maintenu en parallèle et on ne délivrera plus de brevet supérieur après 1920.Le titre de Capitaine au long cours va ensuite connaitre une existence tranquille et garder ses prérogatives, jusqu'en 1967 où se produit une nouvelle mue. Elle résulte de la mise en place d'une formation polyvalente « Pont » et « Machines » qui se substitue à celle, très centrée sur les activités du « Pont »,  qui conduisait au brevet de Capitaine au long cours. Arguant de cette «diffé­rence essentielle » les réformateurs vont décréter qu'il est impossible pour les futurs diplômés de conserver ce nom.

 

Dans une étonnante référence au passé, on va créer un brevet de « Ca­pitaine de  1ère classe de la navigation maritime »,  appellation disgracieuse qui désigne l'aptitude à exercer aussi bien les prérogatives attachées à l'ancien bre­vet de capitaine au long cours, qu'à celui d'officier mécanicien de 1ère  classe. Le technocrate ajoute que cette appellation n'est « nullement de nature à nuire au prestige du (nouveau) brevet » et précise que bénéficiant « d'un classement au niveau I-Il de la liste d'homologation des titres et diplômes de l'enseignement technologique », il correspond « en fait (?) » au niveau des écoles d'ingénieurs.

 

Relégué au magasin des antiquités de marine, le Capitaine au long cours a fait les frais de la novlangue des managers. On peut noter que la marine nationale tout aussi « impactée » par l'évolution de ses pro­grammes de formation, n'a jamais jugé nécessaire de changer ses appellations traditionnelles.

 

Terminons sur une note d'espoir. Le titre de Capitaine au long cours a fait, dans le passé, preuve d'une vraie résilience. Au moment où il devient de mode d'évoquer une refondation de notre monde après le cata­clysme du Corona 19, il n'est pas interdit d'imaginer sa future résurrection. Comment pourrait-on indéfiniment refuser de redonner à notre métier ce nom qui en faisait rêver ?

 

Juin 2020, le comité de rédaction ACLCC1

 

&&        IN VINO VERITAS      &&

 

 

       Novembre 1974, le « LATONA », pétrolier VLCC  turbinard  (310.000t de déplacement)  de la société maritime Shell, Cdt Pellard fait route très légèrement ballasté  vers le golfe arabe (on ne disait déjà plus persique) pour y charger 280mt de brut.. Nous avons passé l’île Anjouan  (Comores) laissée  à  tribord au petit matin.

 

 

Officier pont, je suis de quart de midi à quatre l’après-midi, beau temps blanc, visibilité moyenne, horizon  qui ne se prête guère aux observations.   Seuls et loin de tout en océan indien, je m’occupe dans la chambre à cartes.

 

Pas de carte détaillée, nous utilisons des « pilot charts », sorte de canevas vierge à l’échelle de 24h de route pour une feuille entière sur laquelle nous reportons nos observations, je viens d’y reporter l’estime de notre position.

 

Pendant ce temps,  Rousseau mon matelot de quart assume la veille. Soudain il s’écrie : « lieutenant ! On voit une terre  droit devant ! ». Encore des rats bleus me dis-je, mon malouin lève beaucoup trop le coude, je ne réagis pas.

 

Quelques instants s’écoulent, quand à nouveau Rousseau pointant son nez dans la chambre à cartes me dit «  on voit des cocotiers !». Envie de rire, mais je prends les jumelles et stupeur, il a raison ! Sacré coup d’adrénaline, le récif n’est pas loin ! Coup d’œil au radar, virage sur l’aile, pas trop quand même pour ne pas déclencher un black-out*, puis coup d’œil à la carte de l’océan indien, genre Atlas, pour découvrir que nous allions nous planter sur Aldabra, une centaine de milles au NNE des Comores,  un atoll appartenant aux Seychelles.

 

 

Nous sommes 3 officiers à nous relayer toutes les 4 heures….aucun de nous a pensé à reporter la position d’Aldabra sur la pilot chart ! A  15 nœuds  et avec 5 à 6 m d’assiette sur cul**,  juste de quoi couvrir l’hélice, nous serions monté sur la plage ou sur les coraux et le Latona y serait encore.

 

 

 

Merci Rousseau !  moralité : In vino véritas !      ……et  nostra culpa !

 

* Sur ce navire le condenseur était refroidi par sillage en route libre. Le fait de mettre la  barre toute d’un bord ou l’autre et de laisser venir en grand aurait fait chuter la vitesse en dessous de 10 nœuds, d’où moindre refroidissement, surpression chaudières,  alarmes  etc…black-out.

 

**A ce sujet, le Chef Montlauzer contestait cette façon de naviguer, selon lui la composante verticale de la poussée ne faisait que générer d’insupportables vibrations et n’améliorait pas la vitesse, ce que nous avons pu vérifier ultérieurement avec davantage de ballast et assiette nulle.

                                                                                                                                                    B Giland

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&&                Improbable courrier             &&

 

         J’ai embarqué fin juillet 1973 sur le Magdala de la Société Maritime Shell à Saint-Nazaire où le navire terminait en cale sèche de grandes réparations. Le mauvais temps, le vent et la pluie avaient retardé les travaux de peinture du pont et de la coque si bien que l’appareillage avait été retardé de plusieurs jours.

        Du coup mon épouse et mon fils*  âgé alors de 3 ans m’avaient rejoint et nous étions repartis tous ensemble chez ses parents près de Lamballe le samedi précèdent le départ pour passer le week-end en famille.

       Sur notre trajet, à Redon en plein centre-ville à l’heure de midi, beaucoup de monde,  piétons, voitures et vélos, je ne vois pas et ne respecte pas un panneau « stop » à seulement quelques mètres d’un gendarme qui n’en croit pas ses yeux ! Petit, bonne corpulence, joufflu,  il n’en finit pas de siffler au point de s’époumoner! Je m’arrête …

     Lui - « Vous avez brûlé le stop, vos papiers ! »  Rituel habituel, je suis confus et essaie vainement de plaider ma bonne foi, je ne l’ai pas fait exprès etc etc…

     Lui -  « Pourquoi votre voiture est dans cet état, vous pouvez m’expliquer ? D’où vous venez,  et où  allez-vous ? ».

     Là,  je vois une ouverture dans cette diversion !

     En effet,  pendant ce bref séjour à Saint-Nazaire, malgré les conditions venteuses le chantier de peinture ne s’était pas interrompu, et toutes les voitures garées le long du hangar en contrebas du navire, dont la mienne,  avaient été généreusement atomisées.  Ma Simca 1100 blanche  était revêtue d’une sorte de mouchetage verdâtre qui pouvait évoquer un camouflage et éveiller peut-être chez mon interlocuteur de la suspicion !

 

 

         Moi : « je suis embarqué sur un pétrolier en réparations à Saint-Nazaire, ma voiture était garée à proximité du navire, il y avait beaucoup de vent, elle a reçu des projections pendant la peinture du pont. Je me rends dans la famille pour le week-end, dans une  vie de marin, nous ne sommes pas souvent à terre, les occasions sont rares, et bla bla… ».

        Lui : - « vous naviguez sur des pétroliers ? Des grands pétroliers ?

       Moi : -  « c’est cela même, nous faisons le tour de l’Afrique pour aller charger du brut dans le  golfe arabe ».

       Lui : - « et vous passiez devant la Grande Comore ? »

 

 

Cette question me surprend.

 Moi :- « Oui, cela arrivait, pourquoi cette question, vous connaissez cette ile ? ».

 Lui : - « Oui, j’y ai été affecté.  Est-ce que vous avez  lancé des containers, des futs** à la mer à votre passage près de la côte ? ».

 Là, mon attention et mon étonnement redoublent.

Moi : - « Oui bien sûr ! Seulement, quand nous passions de jour, les comoriens plaçaient leur canoé juste pile poil dans l’axe de notre route. Ils ne risquaient rien, leur canoé était  rejeté par la vague d’étrave, ils n’avaient plus qu’à la surfer pour revenir dans notre sillage pour récupérer les fûts et leur contenu ».

        Lui : - « et vous y mettiez du courrier ?

                  Je suis de plus en plus étonné…..

       Moi :- « Oui, pas seulement, on y mettait aussi des cigarettes, de l’alcool. Mais au fait, comment savez-vous tout cela ? ».

         Lui : - « Mais monsieur, ils nous apportaient le courrier, moi je collais les timbres ! »

                                 Le monde est petit ! Je l’ai chaleureusement remercié et suis reparti sans PV !

 

****

 

     *pendant notre séjour à bord il ne cessait de nous demander où était le bateau de papa!

      ** sur la photo on les distingue bien dans le sillage.

     Nota : Le 6 juillet 1975, la Grande Comore est de nouveau indépendante au sein

              de la République Fédérale Islamique des Comores.

 

 

&&              LE MÉDECIN DE PAPIER                    &&

 

Dans mon grenier j'ai retrouvé non pas un rat platplatplat comme dans la chanson mais une liasse de feuillets recouverts de gribouillis d'intestins, estomac et autres qui se prétendaient être des planches anato­miques mais qui n'étaient en fait que les survivants du cours de médecine dispensé à la Faculté Hydrographique de Bordeaux par le Médecin Chef des Affaires Maritimes aux aspirants aux plus hautes fonctions de la Marine Marchande.

 

C'était ce même médecin que nous allions solliciter dans notre re­cherche du Graal «apte à la navigation toutes catégories et spécia­lités» lors de la visite annuelle.

 

Médecin des Gens de Mer, il avait au moins ceci de commun avec tout bon médecin qu'il ne considérait pas une bonne visite médicale sans une longue mise en condition du patient dans la salle d'attente. En contrepartie cela permettait de profiter des conversations des anciens. Les inscrits ostréicoles du Bassin d'Arcachon parlaient de leurs parcs. Les « commerces » évoquaient leurs derniers embarquements en n'omettant pas d'éreinter quelques pachas. S'épancher la bile fait toujours du bien. Tout ce beau monde se retrouvait ensuite torse nu dans la pénombre de la salle de radio. Le maître faisait son entrée et le défilé devant l'écran commençait. L'appareil se mettait à la recherche des profondeurs de possibles cavernes. « Toussez. » Le récital des toux était surprenant, depuis la petite toux apeurée du novice jusqu'à la plus profonde et sûre d'elle du grand bourlingueur dont les poumons avaient été balayés par les quarantièmes rugissants. Mais le médecin ne se laissait pas impressionner. Quelques vieux fumeurs lui donnaient enfin l'occasion de déceler une tâche suspecte et un grand frisson parcourait l'assistance qui n'aspirait plus qu'à sortir de cet antre sombre comme si les grands espaces venaient à manquer.

Les cours du Médecin Chef ne leur semblant pas suffisants, les capitaines d'armement de nos différentes compagnies ont imaginé de nous envoyer pendant les vacances passer une semaine à Marseille en stage au­près des pontes des hôpitaux. Nous avons eu droit à toutes les spécialités. Il est vrai que lorsque l'oto-rhino nous a appris qu'en cas de diphtérie il fallait enfoncer une canule dans la gorge du malade, je ne pus m'empêcher de penser aux bêtes de somme qui sont chez nos fermiers, qui ayant mangé trop de trèfle mouillé ne devaient leur salut qu'au trocart que le vétérinaire leur enfonçait dans la panse. Nous eûmes droit au psychiatre et il faut bien l'admettre que la psychiatrie est une science exacte. Nous fûmes soumis à un jeu de rôle, la scène se passant à bord d'un navire. Le collègue qui choisit le rôle du commandant avait la tête de l'emploi, solide gaillard avec une belle tête entourée d'une superbe barbe blanche, celle que j'avais vue dans un de mes premiers livres de lecture, illustré d'une gravure représentant le commandant stoïque sur la passerelle de son navire sombrant. Quant à moi j'avais choisi la fonction de maître d'hôtel toujours au courant des petits potins de messieurs les officiers. Psychanalyse vous dis-je. Il me semble fort heureusement que nos succes­seurs Cl NM ont bénéficié d'une formation mieux appropriée dans les urgences des hôpitaux.

 

 

Aux visites annuelles succèdent les embarquements. Un jour, en arrivant à bord, vous apprenez que vous êtes responsable de l'infirmerie. En prenant possession des locaux vous faites la connaissance de votre confrère que tout le monde à bord connaît sous le nom de Médecin de Papier. Ce n'est surtout pas un titre péjoratif car c'est un véritable puits de science, au courant de toutes les maladies et de tous les remèdes à y apporter. C'est donc bien un collaborateur très précieux.

 

Pour se mettre rapidement dans le bain rien de mieux qu'un embarquement sur la Côte d'Afrique. Avec l'arrivée de nos amis Kroomen la clientèle est doublée, une très bonne clientèle qui apprécie beaucoup les vi­sites à l'infirmerie. 11 faut dire que leur travail à bord n'est pas de tout repos surtout lors du chargement des billes de bois. Les « mouillés » qui passent leurs journées sur les grumes dans l'eau méritent largement un petit verre de cognac réconfortant et réchauffant. Pour les caliers le mal de dos est fréquent. Une bonne friction avec un peu de crème soulage mais lorsque la pénurie d'onguents se fait sentir il faut bien avoir recours à un placebo qui peut aussi apporter un certain soulagement. Une compresse imbibée d'un peu d'eau de ballast peut faire l'affaire. Elle n'a bien entendu pas aussi bonne réputation que l'eau de Lourdes pour guérir, mais c'est une eau ferrugineuse qui a de grandes propriétés. Comme le disait Bourvil « l'eau ferrugineuse oui, l'alcool non », le contraire peut être valable aussi.

 

  Les cours de psychologie me sont revenus en mémoire à l'occasion d'une traversée du Pacifique durant laquelle un matelot se mit à voir des singes dans la mâture. Tant qu'il s'est agi d'évocations de galipettes et de facéties de ces animaux cela avait un petit air exotique charmant. Mais tout s'est compliqué lorsque notre homme se mit à réveiller ses camarades en les appelant aux postes de manœuvre en plein océan. Le Médecin de Papier conseilla alors de l'isoler et de le placer sous surveillance. Le commandant obtint l'autorisation de faire escale à Honolulu pour le débarquer. Honolulu! Nous rêvions déjà de vahinés jouant du ukulélé sur la plage de Waikiki. En guise de vahiné nous eûmes droit à un solide coast-guard au pied de la coupée et seul notre malade put monter dans une voiture qui le conduisit directement à l’aéroport. Pas même le lieutenant, sous le prétexte certes fallacieux de relever les tirants d’eau, ne fut autorisé à fouler le sol du paradis hawaïen.

 

Il est certain que pour des soins sérieux ou spéciaux comme l’accouchement que certains d’entre nous ont pratiqué, notre médecin ne jouait qu’un rôle d’assistant moral. Mais il faut faire une place dans notre souvenir à ce compagnon fidèle de nos années de navigation sachant que ce petit livre précieux est sans doute devenu victime des progrès informatiques et doit maintenant, s’il existe encore, dormir recouvert de poussière sur une étagère d’infirmerie.

 

Dans les derniers jours de ma navigation je fis escale à Kos et eus ainsi la possibilité de prononcer le fameux serment d’Hippocrate dans les jardins des Asclépiades.  Mais je n’étais plus censé rejoindre l’Ordre des Médecins car ma Compagnie me prescrivait un arrêt de travail à durée indéterminée me permettant de regagner le plancher des vaches mangeuses de trèfle mouillé sans se soucier de la menace du trocart.

 

Michel Lavorel - "Le Long Couurier -ACLCC1"